Et puis euh - Gros dimanche

Quand on prend pour les Browns de Cleveland, on s'expose à passer de sales quarts d'heure. De sales demi-heures aussi, et de sales heures. De sales journées. De sales semaines. De sales mois. De sales années. De sales décennies pour tout dire. Les Browns n'ont jamais gagné le Super Bowl. Ils n'ont jamais participé au Super Bowl. Leur dernier championnat de la NFL remonte à 1964, quand le football n'existait même pas encore et qu'ils tiraient au sort le club gagnant.

Cette saison, les Browns présentent un reluisant dossier de 1-7. Ils ne perdent pas, ils se font hacher menu. La semaine passée, ils se sont fait démolir 31-3. Avant-hier, ça s'est terminé 30-6. Leur seule victoire de l'année s'est soldée par un score qui en dit long sur le contenu spectaculaire du match, 6-3 à Buffalo. Dimanche, le propriétaire Randy Lerner a déclaré que le rendement de son équipe le rendait «malade». Il a aussi dit qu'il était à la recherche d'«un leader fort, crédible et sérieux», ce qui, si vous voulez l'avis de quelqu'un qui n'y connaît rien, peut vouloir un peu signifier que l'entraîneur-chef serait avisé de commencer à essayer de trouver l'adresse du bureau d'emploi le plus près de son domicile résidentiel.

Mais pourquoi prendre pour les Browns? se demandera l'esprit inquisiteur. L'attrait du brun et orange? Le casque avec pas de logo? Les charmes de la ville de Cleveland? Vous pouvez m'envoyer vos suggestions à ce sujet, mais je tiens à vous prévenir que même mon psy se perd toujours en conjectures après 10 ans de gestalt-thérapie.

Il est quand même possible pour un fan des Browns de se divertir et d'entrapercevoir l'existence d'un oeil rieur. En regardant jouer d'autres équipes, par exemple. Ce fut le cas dimanche, alors que Brett Favre, le gars qui a annoncé 56 fois sa retraite, s'en retournait à Green Bay dans l'uniforme mauve des Minnesota Vikings. Il paraîtrait d'ailleurs que je n'étais pas le seul: à la télévision, pendant la soirée, ils ont dit que si le local électoral du maire Vaillancourt était encore désert à ce moment-là, c'est parce que ses supporters regardaient le match de football. Il n'y avait d'ailleurs pas de match du dimanche soir dans la NFL en raison des élections municipales (mais non, c'est juste une petite blague pour détendre cette atmosphère si lourde; c'était à cause de la Série mondiale; selon des sources, les dirigeants de la NFL se préoccupent assez peu des élections municipales, à tel point que presque aucun d'entre eux n'est allé exprimer son suffrage; et oui, c'est la première fois de l'histoire de la littérature que l'on retrouve trois points-virgules à l'intérieur d'une même parenthèse; et même quatre).

Donc, étant dûment allé voter et m'étant abondamment, à l'invitation de la préposée, enduit les mains de Purell offert gratis par les autorités à l'entrée du bureau de scrutin, je m'offris cette rencontre historique. Toute comparaison est par essence boiteuse, mais Favre de retour à Green Bay, cela me fit penser à Guy Lafleur qui revenait au Forum sous les couleurs du N.Y. Rangers. À la différence que Flower, lui, n'avait pas été hué. Et à la différence que le N.Y. Rangers et Canadien n'entretiennent pas une rivalité aussi intense que Minnesota et Green Bay, qui font partie de la même division depuis vraiment très très longtemps. Je vous le dis, toute comparaison est boiteuse.

Historique? Il y avait plein d'histoire dans ce dimanche. C'est que le 1er novembre 1959, soit, si on sort sa calculette au laser liquide et qu'on procède aux opérations idoines — et si on ne le fait pas, ça donne exactement la même chose —, il y a 50 ans jour pour jour, Jacques Plante portait un masque dans un match de saison régulière de la Ligue nationale de hockey.

Ça se passait au Madison Square Garden à l'occasion d'une joute entre le N.Y. Rangers et Canadien. À un moment donné, Plante avait harponné l'attaquant Andy Bathgate, qui était allé s'écraser la margoulette dans la bande. Bathgate n'avait point apprécié, et il avait passé les minutes subséquentes à mijoter dans son Ford intérieur une petite revanche. L'occasion s'est présentée un peu plus tard, à la faveur d'une montée en zone adverse. Bathgate a profité du fait qu'il y avait de la circulation devant le filet de Plante et que celui-ci avait du mal à voir le jeu pour lui expédier un tir du poignet en plein visage. Longue coupure du coin de la bouche jusqu'aux narines.

Plante s'est rendu à l'infirmerie pour recevoir les premiers soins et quand il revint au jeu, il portait le masque qu'il n'utilisait jusque-là que dans les séances d'entraînement. À l'époque, il était plutôt mal vu pour un cerbère professionnel de se couvrir le visage. D'abord, il passait pour un peureux. Et des hommes d'autorité comme l'entraîneur-chef Toe Blake étaient persuadés que le masque nuisait à la vision du gardien lorsque la rondelle se trouvait à ses pieds.

Toujours est-il que Canadien a gagné 3-1 ce soir-là et que Plante a pu conserver son masque. Il a fait école, et le masque est pratiquement devenu une oeuvre d'art de nos jours. Mais certains ont résisté longtemps: le 7 avril 1974, Andy Brown, avec le Pittsburgh, est devenu le dernier gardien à disputer un match de la LNH nu-face. Quand on songe qu'il devait affronter des garnottes comme celles de Bobby Hull, on ressent confusément une palpitation dans la région.

Et on fait un peu de coq au vin ici, mais en ce qui concerne Brett Favre, il a fait ça comme un grand. Quatre passes de touché dans une victoire de 38-26. On croit avoir discerné chez lui quelque chose qui ressemble à un sourire en coin. Genre.

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