Relativisons

«Montréal, Palerme de l'Amérique du Nord.» L'expression, apparue dans le Globe and Mail de Toronto (quotidien de référence), reprise avec une délectation féroce dans Maclean's (hebdomadaire de référence), a fait son bonhomme de chemin puisque de grands titres comme Le Monde et The Economist s'en sont inspirés au cours des derniers jours...

À Montréal en 2009, comme à Palerme ou à Naples? Soyons sérieux... Sait-on que, cette semaine, l'Italie a été secouée par la diffusion de l'enregistrement vidéo d'un assassinat mafieux commis en plein jour au coeur d'un quartier populaire de la troisième ville d'Italie, sous l'oeil indifférent des passants qui enjambent le cadavre de celui qu'ils viennent de voir se faire abattre?

La démocratie locale au Québec est peut-être malade, la mafia est peut-être une réalité... Mais on n'assassine pas impunément, en plein midi, au vu et au su du public, rue Sainte-Catherine comme on vient de le faire dans le quartier de la Sanità à Naples.

Et puisque Montréal-la-corrompue a connu hier une journée électorale palpitante, parlons donc aussi des moeurs électorales et des conditions de la démocratie, ici et ailleurs dans le monde.

À Montréal, à Québec, à Longueuil, on compte vraiment les votes. Ceux et celles qui ont gagné ont peut-être menti. Ils ont peut-être des fréquentations peu avouables. Le financement de leurs partis politiques est sans doute problématique. Mais les scores affichés hier soir sont de vrais scores. Il n'y a pas eu de bourrage d'urnes ou d'ordinateurs truqués.

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Dans des pays comme l'Afghanistan, la Tunisie, la Russie et l'Iran, les élections ne réussissent même pas ce test élémentaire... Hier à Kaboul, le candidat à la présidence Abdullah Abdullah s'est retiré de la course. Il a déclaré que les conditions du second tour, prévu le 7 novembre, ne garantissent pas la transparence du processus électoral.

«Manque de transparence»: que voilà une belle litote! Depuis le début, le processus électoral afghan est un simulacre total. Le comité électoral — à qui Abdullah a réclamé en vain un minimum de décence et quelques amendements techniques pour le second tour — est complètement dans la poche des amis du président. Le 20 octobre, lorsque Hamid Karzaï, sous forte pression internationale, a fini par admettre qu'il n'avait pas gagné au premier tour, Barack Obama, Nicolas Sarkozy et Stephen Harper se sont empressés de souligner son «courage» et son «sens démocratique». La belle affaire! Même son résultat officiel de 49,6 % était une pure fiction, une construction politique...

Dans des pays d'un autre niveau économique que celui de l'Afghanistan — la Russie ou la Tunisie par exemple —, l'opération électorale peut servir à légitimer les autorités, dans un contexte où les résultats sont contrôlés et prévisibles, et une victoire de l'opposition totalement exclue. En Russie, les élections municipales du 11 octobre ont été une farce grotesque, mettant en jeu une batterie de méthodes: bourrage d'urnes, fausses listes, réécriture des procès-verbaux, expulsions manu militari des observateurs.

Le cas de l'Iran est plus complexe, puisque la fraude de juin — où l'on a attribué, avant la fermeture des derniers bureaux de vote et donc avant tout décompte réel, un score fictif à Ahmadinejad... auquel on s'est par la suite tenu — semble avoir été le fait de l'improvisation d'une faction du pouvoir prise de panique devant les manifestations, plutôt que d'une mécanique bien huilée comme en Tunisie par exemple.

Et pour revenir à l'Italie, pays occidental développé au coeur de l'Union européenne... Non seulement la Mafia y assassine en plein jour sous l'oeil blasé du public, mais le premier ministre y joue les rédacteurs en chef soumettant ses opposants politiques au chantage médiatique. Jugez-en plutôt...

Pris (littéralement) les culottes baissées dans une orgie à la cocaïne, le gouverneur de gauche de la région du Lazio, Piero Marazzo, craignait que les médias ne racontent l'histoire. Quelle ne fut pas sa surprise de recevoir un appel de Silvio Berlusconi en personne — éditeur de revues sensationnalistes, et accessoirement premier ministre du pays — lui disant, magnanime: «Nous avons une vidéo compromettante, mais nous ne la diffuserons pas. Nos magazines n'exploiteront pas cette affaire.» En échange de quoi le Marazzo en question a démissionné, mercredi dernier...

Non, franchement, Montréal et le Québec n'en sont pas là...

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

francobrousso@hotmail.com

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