La mémoire menacée par Internet

Qu'est-ce qui afflige vraiment la presse américaine aujourd'hui? On parle sans cesse du déclin inévitable des journaux quotidiens devant la montée d'Internet et de l'«instant news». Par ailleurs, on se trouve accablé par la promotion constante de la prétendue magie publicitaire de la Toile mondiale: globale, rapide, propre et, peut-être le plus important, tout à fait contemporaine et branchée. À quoi bon gaspiller l'énergie et ramasser un fossile datant du XIXe siècle, payer un dollar et quelques cents, pour se salir les mains à l'encre en cherchant des actualités déjà périmées?

Bien sûr, en tant qu'éditeur et journaliste de l'univers papier, je ne crois pas à la mort imminente de mon industrie et de mon métier. Parlons d'abord de la folie des éditeurs qui donnent en ligne ce qu'ils font payer sur papier et qui s'étonnent quand leur diffusion sur papier baisse (le seul journal américain majeur en hausse de diffusion est le Wall Street Journal qui, notamment, maintient un site Internet payant). D'autre part, pour des raisons tout à fait pratiques et commerciales, Internet ne peut pas remplacer le papier comme support pour la publicité, puisque le papier a le grand avantage d'être «inévitable». Lorsque le consommateur se penche sur le palier de son domicile et ramasse le tas de courrier, de journaux, de magazines et de catalogues, il ne peut tout simplement pas ne pas voir la publicité qu'il y trouve insérée et attachée. Même l'enthousiaste de l'informatique le plus vorace aura tendance, en allant vers la poubelle, à conserver ceci ou cela et à mettre à côté les plus jolies présentations de marchandises.

Par contre, il est si facile sur Internet d'esquiver les annonces; c'est pour cela que les dépenses publicitaires n'ont pas franchi en 2008 les 9 % du total du marché national aux États-Unis.

Les patrons des vieux médias peuvent citer l'exemple de Land's End, une maison de vêtements de sport qui, en 1999, avait réduit considérablement la diffusion de ses catalogues avant Noël en espérant que ses clients allaient regarder ses produits sur le site Internet. Le but était d'économiser les frais d'imprimerie et de poste. Mais voilà que les commandes ont chuté, ainsi que le prix des actions de Land's End, à tel point que la direction a été obligée de réaugmenter la diffusion de catalogues. Beaucoup de gens veulent bien commander sur Internet, mais la grande majorité d'entre eux préfèrent tripoter un aide-mémoire avec des images plutôt que de fouiller parmi les pixels sur l'écran.

Les promoteurs d'Internet diraient que même si les consommateurs tiennent à leurs feuilles de papier, rien ne les oblige à lire les articles qui entourent la publicité. Et pourquoi, au fond, se sentiraient-ils motivés à payer pour toutes ces phrases, même soigneusement tournées?

Là, nous rentrons dans l'abysse culturel de l'Amérique, pays du présent perpétuel pays aux promesses infinies de réinvention et de renouvellement. Si l'Amérique reste la capitale mondiale du marketing et de la vente, c'est en partie grâce au désir de certains de ses citoyens de vivre dans un monde détaché de l'histoire (un bon exemple en étant le refus général de voir le parallélisme existant entre les bourbiers du Vietnam et de l'Afghanistan). Parfois, cela se traduit en véritable guerre contre la mémoire, et c'est de là que provient la vraie menace d'Internet et de l'édition informatique.

Le marketing à l'américaine va dans tous les sens, et souvent contre les sens, comme l'illustre ce titre du journal Le Monde qui annonçait récemment à sa une: «Amazon lance son Kindle à l'assaut de la planète.» Oui un véritable assaut contre les auteurs et les éditeurs à qui on casse les prix. Un assaut aussi contre le livre traditionnel et les traditions du livre imprimé.

Le contact physique et la mise en page font partie intégrante de l'histoire et de la mémoire incarnée dans les livres et les journaux. Le Kindle et Internet aplatissent tout et rendent homogènes les détails et les différences de format qui ont mis des siècles à prendre forme. Chaque exemplaire d'un livre et d'un journal est en soi une histoire singulière en trois dimensions. Écrivant dans le numéro de novembre de Harper's Magazine, Richard Rodriguez rend éloge au sens du toucher lorsqu'il se souvient de sa jeunesse à Sacramento, où il livrait à domicile un journal local du soir: «Le techno-puritanisme qui lutte contre le corps doit aussi résister au poids du papier. Je me souviens de ce poids. C'était le poids du monde, porté par des garçons... Le papier était à peine sec lorsque je recevais les journaux, chauds au toucher et propres — mal pris, vous pouviez accoucher sur un journal. L'odeur des journaux était l'odeur du pétrole lisse de l'encre...»

Rodriguez parle également de l'hypocrisie et du cynisme des «futuristes, davoistes* et déconstructionnistes qui veulent exactement ces mêmes choses dont, selon eux, vous n'avez plus besoin — "vous, le pathétique, trop gros, désincarné lecteur du Kindle". Ils veulent avoir les belles nappes blanches en tissu, les courses avenue Victor-Hugo, leurs noms dans une copie papier du numéro New Establishment de Vanity Fair, une librairie style dix-neuvième siècle». Bref, avoir tout ce qui est luxueux et palpable.

Espérons que Rodriguez a raison. Or, à présent, les ennemis de la mémoire ont le dessus et dominent le consommateur américain. Aussi loin que je puisse voir, le champ de bataille est couvert du sang de la mémoire occultée.

* En référence aux participants à la conférence de Davos.

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John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine, publié à New York. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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