Une voie de dissidence - Des catholiques en quête d'évêques pour aujourd'hui

Le Réseau des Forums André-Naud, mouvement de prêtres et de fidèles voué à la liberté de pensée et d'expression dans l'Église catholique, entend ouvrir un «dialogue» avec les évêques du Québec tout en restant solidaire de gens que Rome et la hiérarchie actuelle excluent de la communauté.

Réunis à Cap-de-la-Madeleine, mercredi, pour leur 4e assemblée annuelle, une cinquantaine de membres venant de Montréal, Trois-Rivières, Nicolet, Saint-Jérôme, Saint-Jean-Longueuil, Joliette, Québec ainsi que de l'Outaouais, ont mis en commun les plans d'action qu'ils ont entrepris dans leur diocèse respectif.

Parmi les questions controversées, l'interdiction faite aux catholiques divorcés et remariés de participer à l'Eucharistie a fait l'objet de sondages dans le diocèse de Saint-Jérôme. La majorité des paroissiens consultés s'avère favorable à l'acceptation de ces gens en situation matrimoniale «irrégulière». L'épiscopat disait craindre que ces couples soient plutôt victimes «des préjugés et des rejets».

D'autres ont entrepris de contester l'interdiction faite au clergé de procéder à des absolutions «collectives», répandues depuis le Concile Vatican II, pour le sacrement de la réconciliation, autrefois appelé la confession des péchés. Une enquête a été menée à ce sujet par le Forum de Montréal, qui s'est heurté, dit-on, au «silence» de l'autorité diocésaine.

Dans les diocèses de Trois-Rivières et de Nicolet, le Forum a lancé sur cette même question une pétition dans une trentaine de paroisses, recueillant plus de 5000 signatures. Les communautés ont été informées des résultats. Et en septembre dernier une lettre y donnant suite a été envoyée à l'ensemble des prêtres, diacres et agents de pastorale.

Sur ces sujets comme sur d'autres, qui blessent maints fidèles et en ont poussé un bon nombre à quitter l'Église, les membres des Forums s'étonnent et s'inquiètent de l'absence de réaction, sinon d'ouverture, du côté de l'épiscopat. Quelques évêques, il est vrai, ont rencontré, en privé, certains de ces «dissidents». Un autre évêque a choisi de fermer les yeux sur les expériences en territoire «interdit». Mais aucun dialogue n'a encore été institué.

Un dialogue nécessaire

«L'Église est en train de mourir», s'est exclamé un participant, en désaccord avec «les médecins qui la traitent». Ce dilemme en déchire plus d'un. «Vaut-il mieux la laisser mourir», dit-il, ou «les laisser la tuer»? Un «discernement» s'impose, certes, mais est-ce au prix de devenir «marginal»? Plusieurs sont écartelés, mais pas tous. «La vraie église est en train de naître», commente un autre participant.

Dans un rapport à l'assemblée, les membres du Forum de l'Outaouais jugent crucial le dialogue entre les chrétiens «engagés» et la hiérarchie. «Devant les impasses qui minent notre travail, écrivent-ils, c'est ce dialogue qui nous semble le plus urgent et, hélas, le moins possible au niveau diocésain.» Ils ajoutent: «Serait-il possible au niveau national?»

Des chrétiens du diocèse d'Ottawa ont tenté d'avoir un mot à dire dans le choix d'un nouvel évêque. Ils se sont heurtés à la procédure secrète menée par le Nonce apostolique, c'est-à-dire l'ambassadeur du Vatican au Canada. À Saint-Jean-Longueuil, le Forum a publié une réflexion sur les «critères» employés pour la sélection des évêques. Cette préoccupation va, semble-t-il, devenir prioritaire.

Ces prochaines années, en effet, près de la moitié des évêques du Québec auront atteint l'âge de la retraite (75 ans). C'est le cas dans huit des 19 diocèses de la province, dont Montréal, Saint-Jean-Longueuil, Trois-Rivières et Nicolet, où le Réseau des Forums compte présentement des équipes. Le Vatican aura bientôt à pourvoir ces évêchés de nouveaux titulaires. Il aura fort à faire pour garder secrète leur sélection.

Non seulement prêtres et fidèles voudront-ils vérifier quelles candidatures paraissent les plus indiquées aux yeux des membres de la communauté diocésaine. Mais surtout les résultats de sondages auprès du clergé comme des paroissiens se retrouveront probablement étalés dans les médias. L'innovation sera sans doute mal reçue à Rome. Mais s'il faut en croire certains membres des Forums, le Québec est mûr pour donner l'exemple.

À défaut de précédents reconnus, en effet, les Forums André-Naud ont commencé de puiser à même des sources — les plus pondérées comme les plus radicales — empruntées à la théologie, mais aussi aux propres paroles bibliques. Ils y trouvent déjà un esprit et un comportement mieux accordés, croient-ils, non seulement à l'époque contemporaine, mais à l'événement fondateur de la foi chrétienne.

Bien des prêtres et des fidèles ont quitté l'Église québécoise. Mais à en juger par les disciples d'André Naud, plusieurs parmi ceux qui sont restés ont découvert un chemin de dissidence. C'est sur cette voie «rocailleuse mais joyeuse» qu'un théologien de l'Université Laval, André Myre, leur a souhaité bonne route. Il leur reste à trouver comment être dissidents non en dehors de l'Église, mais en dedans...

Pour l'heure, dans une institution en crise, sinon en perdition, et dans ce milieu de croyants «écartelés» entre leur conscience neuve et leur vieille fidélité à l'Église, la rencontre à Cap-de-la-Madeleine ne baignait pourtant pas dans un climat de défaitisme, de morosité ou d'acrimonie. Au contraire, une forte camaraderie le disputait à l'esprit le plus piquant.

Il leur en faudra sans doute beaucoup, à l'heure où l'Église de Benoît XVI s'emploie à recruter des communautés intégristes et à repousser celles qu'elle juge indignes de toute communion.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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