Perspectives - 1929

On a beaucoup comparé la situation des derniers mois à celle dont on a été témoin durant cette fameuse crise économique mondiale qui a éclaté il y a 80 ans. On semble, jusqu'à présent, avoir généralement bien su en tirer les leçons, mais est-ce que l'on pensera la même chose dans quelques années?

L'anniversaire est passé relativement inaperçu, la semaine dernière, en dépit du contexte économique actuel. C'est probablement parce qu'on l'avait déjà tellement souvent comparée à la crise économique en cours que l'on n'a pas jugé bon de revenir une énième fois sur cette autre crise qui avait commencé par l'effondrement de la Bourse de New York, le jeudi 24 octobre 1929.

La comparaison entre les deux crises paraissait d'abord grossièrement exagérée, tant la Grande Dépression a marqué l'histoire par son ampleur et ses conséquences terribles. Plus la crise déclenchée en 2007 par l'effondrement des subprimes aux États-Unis se dégradait, et plus on a commencé à leur trouver des points communs et à redouter le pire. Les signes de reprise depuis quelque temps semblent à nouveau devoir calmer un peu ces inquiétudes.

Ainsi, on apprenait la semaine dernière que l'économie américaine s'est remise à croître au troisième trimestre pour la première fois depuis 18 mois. Cela faisait déjà plusieurs mois que les places boursières avaient retrouvé leur entrain. Des signes de reprise sont également observés un peu partout. La situation s'est tellement améliorée dans certains pays, comme l'Australie et la Norvège, que leurs banques centrales ont récemment commencé à relever les taux d'intérêt.

Plusieurs ombres restent toutefois au tableau. Tout porte à croire que le marché de l'emploi ne s'améliora pas avant longtemps. Cela explique, sans doute, pourquoi les consommateurs sont encore loin d'avoir retrouvé leur moral d'antan. Il faut dire que le retour de la croissance aux États-Unis pourrait bien n'être qu'un feu de paille allumé par la débauche d'argent public injecté dans l'économie. Et certains craignent que la remontée boursière ne soit qu'une nouvelle bulle qui éclatera comme les autres.

On verra. Mais si la crise devait réellement se terminer ainsi, on pourrait au moins se vanter d'avoir évité une répétition de la Grande Dépression, avec une chute aux États-Unis de seulement 55 % du marché boursier contre 90 % durant les trois premières années qui ont suivi le krach de 1929, un recul du PIB de 5 % contre 30 % il y a 80 ans, et un taux de chômage à un peu moins de 10 % comparativement à 20 % ou même 25 % dans les années 30.

L'une des raisons à cela est sans aucun doute la différence de réactions des pouvoirs publics entre les deux époques. Malrgé le fait qu'ils auraient pu agir plus vite, ils ont su éviter les erreurs commises après 1929 en ouvrant franchement les vannes monétaires et budgétaires afin d'empêcher leurs économies de tomber en dépression. Ils ont aussi eu la bonne idée d'essayer de coordonner leurs actions plutôt que de céder, comme dans les années 30, à la tentation du chacun-pour-soi.

Les autres leçons

Ce ne sont toutefois pas là les seules leçons de la Grande Crise. L'une d'elles avait été de comprendre qu'une inégalité croissante du partage de la richesse dans une économie avait pour effet d'en augmenter l'instabilité. Ce constat allait amener Franklin D. Roosevelt à adopter le New Deal, alors qu'aujourd'hui Barack Obama a toutes les difficultés du monde à faire adopter une réforme minimale d'un système de santé américain pourtant plein de trous. Il sera également intéressant de voir dans les prochaines années quels choix, en matière de fiscalité et de programmes sociaux, feront les gouvernements lorsque viendra le temps de rétablir l'équilibre budgétaire.

La Grande Dépression a aussi donné naissance à un ensemble d'institutions internationales, notamment celles de Bretton Woods, visant à établir certaines règles communes à l'ensemble des pays afin de préserver la stabilité économique et financière internationale. Les membres du G20 ont promis plusieurs réformes à ce chapitre, au FMI ainsi qu'ailleurs. Certaines semblent bien enclenchées alors que d'autres, comme la promesse de ne pas essayer de tripoter les taux de change à son avantage, semblent bien mal engagées si l'on en juge seulement par le comportement de la Chine.

La crise de 1929 avait aussi permis de prendre conscience de l'importance de fixer des règles aux acteurs économiques et de les faire respecter. Malheureusement, plusieurs de ces règles ont été assouplies à l'époque où l'on s'est remis à croire qu'il valait mieux laisser les marchés s'autodiscipliner. Le nouvel échec spectaculaire de cette approche a amené les gouvernements à jurer que cette fois-ci on ne les y reprendrait plus et qu'un resserrement de la régulation était au menu.

Une certaine classe d'affaires fait pourtant comme si elle n'avait rien entendu et fait tout ce qu'elle peut pour bloquer les réformes. Cette attitude a valu aux institutions financières un avertissement formel du gouverneur de la Banque du Canada la semaine dernière. «On aurait tort de sous-estimer la détermination des chefs d'État et de gouvernement du G20 à redéfinir le secteur des services financiers», a assuré Mark Carney de passage à Montréal.

Il n'y a plus qu'à espérer, en effet, que toutes les leçons de la Grande Dépression n'auront pas été oubliées.

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