Médias - Grippe, élections, et crédibilité

Dans quelques semaines, dans quelques mois, j'imagine que des chercheurs se pencheront sur le rôle joué par les médias dans les campagnes électorales municipales qui se terminaient hier. L'acharnement des médias à faire connaître les pratiques douteuses de l'administration Tremblay à Montréal, ainsi que d'autres administrations, a permis de mettre à l'avant-plan un thème électoral que personne ne voyait venir, soit celui de l'éthique et de la corruption.

Y a-t-il eu des abus médiatiques? La succession de gros titres avec le mot «scandale» à répétition a fini par créer dans les derniers jours de la campagne une atmosphère trouble, comme si la métropole au grand complet était livrée à la mafia, alors que les scandales dévoilés par les médias n'étaient pas tous d'égale valeur. Mais il est clair que les médias traditionnels, malgré tout ce que l'on peut dire sur leur perte d'influence, ont joué leur rôle de chien de garde de la démocratie, et ils ont imposé les thèmes de la campagne.

Coïncidence, la semaine dernière la Chaire en éthique du journalisme de l'université d'Ottawa publiait un grand sondage Crop réalisé auprès de 1000 personnes, qui démontrait que la crédibilité des médias est fort élevée au Québec.

Dans ce sondage, le taux de crédibilité est de 82 % pour la télévision, de 75 % pour les journaux et de 74 % pour la radio. Pour mesurer ce taux, les chercheurs s'étaient inspirés des questions d'un sondage annuel réalisé en France depuis 1987 par le journal La Croix. Par exemple, on demandait aux répondants si les choses se sont «passées vraiment» ou «à peu près» comme le racontent les différents médias, ou si elles ont été différentes de ce que les médias rapportent.

Cette crédibilité est assez stupéfiante. Dans les sondages de La Croix en France, ce taux n'a jamais dépassé 66 %. Aux États-Unis, un sondage qui mesurait la crédibilité des médias américains, réalisé par le Pew Research Center, révélait en septembre que seulement 29 % des Américains croyaient que les médias rapportaient correctement les faits!

Mais aux États-Unis, les médias ont essuyé de dures critiques ces dernières années à la suite de graves errements (journalistes qui ont inventé des histoires, alignement des grands journaux derrière les arguments du président Bush pour attaquer l'Irak, etc.). De plus, la division idéologique entre démocrates et républicains, très intense, se traduit aussi par une méfiance de chaque camp envers les médias soupçonnés d'appartenir au «mauvais» camp.

Les esprits malins ajouteront peut-être que les Québécois sont plus naïfs qu'ailleurs envers leurs médias. Mais le sondage de l'université d'Ottawa apporte un autre son de cloche: les Québécois croient à 50 % que les médias ne sont pas indépendants du pouvoir politique, et ils sont 50 % à considérer que les médias ne résistent pas aux pressions de l'argent.

C'est comme si les Québécois estimaient que les journalistes jouent bien leur rôle de présentation des faits, mais qu'ils sont traversés par les mêmes réseaux d'influence que d'autres groupes sociaux. Ou, plus précisément, qu'ils appartiennent eux aussi à une sorte de classe dirigeante et privilégiée.

Ce paradoxe entre crédibilité des informations et indépendance des médias est fort intéressant. Il faudra l'approfondir dans des enquêtes futures. Pour le moment, on jongle avec des hypothèses pour l'expliquer. Un indice: dans le sondage de la semaine dernière, 58 % des répondants estiment que la concentration de la presse nuit au droit du public à une information de qualité. Les lecteurs et les téléspectateurs ne sont pas des imbéciles: je suis convaincu que plusieurs d'entre eux se rendent compte que l'appartenance des journalistes à une poignée de grands groupes médiatiques (Quebecor, Gesca, Radio-Canada) qui se font une guerre rangée déteint sur le travail journalistique et sur les choix éditoriaux

Un autre beau sujet de recherche dans les prochains mois sera d'analyser le rôle joué par les médias dans la vaccination contre la grippe A(H1N1). Disons-le tout net, les médias ont été tout aussi mélangés que les autorités médicales.

Nous sommes ici devant un cas où la santé publique avait besoin de l'appui des médias pour faire passer ses messages. Mais les messages du corps médical étaient encore complètement contradictoires il y a à peine deux semaines sur l'utilité réelle du vaccin, et sur l'ampleur réelle de l'épidémie. On ne peut quand même pas accuser les médias de mélanger la population quand ils n'avaient qu'à tendre le micro à des médecins et à des infirmières qui se contredisaient entre eux!

L'édition de Newsweek de la semaine dernière écrivait que cette grippe est devenue un véritable cas d'école pour la communication de crise. C'est le moins que l'on puisse dire: les autorités doivent prévoir le pire tout en sachant qu'on le prévoit probablement pour rien, elles doivent informer adéquatement la population sans susciter de panique, et elles ont besoin de «réquisitionner» les médias qui, par ailleurs, font écho aux interrogations légitimes de la population.

De plus, comme le mentionnait un responsable des autorités sanitaires américaines à Newsweek, «Internet a changé les règles du jeu». Non seulement en servant de caisse de résonance aux théories les plus farfelues sur le supposé grand complot mondial des compagnies pharmaceutiques, mais aussi en donnant la parole à des citoyens sceptiques qui tentaient de se faire leur propre opinion, et qui se sont exprimés sur les réseaux sociaux, les blogues, les forums de discussion. Comme c'est toujours le cas avec Internet, on trouve le pire et le meilleur, les délires, mais aussi un exercice démocratique participatif en communication instantanée.

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pcauchon@ledevoir.com

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