Poésie sans paroles

Bob Dylan en concert à Los Angeles en 2004.
Photo: Agence Reuters Robert Galbraith Bob Dylan en concert à Los Angeles en 2004.

La misère de la poésie par les temps qui courent, je l'ai comprise (ça passe vite) en revoyant le film que Scorsese a fait sur Bob Dylan en 2005, No Direction Home. L'idée géniale du film n'est dite nulle part, mais sensible partout: nous n'avons plus besoin de la poésie depuis qu'elle s'est réalisée dans le rock.

Greenwich Village, 1961. Tout le monde a du génie. Dylan lit tous les poètes, apprend toutes les chansons, imite tout ce qui bouge. Avide et souple comme une éponge, il vole tout ce qu'il aime, il prend toutes les formes. Contrairement à ses rivaux, il n'a pas une personnalité originale, il ne dit pas «je suis un autre, je suis différent», mais «je est un autre». N'étant personne, il se transforme en tout ce qu'il vole. Il se fait chien, vent, femme ou fumée, et tout d'un coup, parce qu'il est tout métamorphosé, il ressemble au changement qui souffle dans le vent. Il en profite. Imiter le monde à venir, offrir une page blanche au temps qui change, voilà le prophète (Obama le sait bien). Dylan se gorge de Joan Baez et bientôt part s'époumoner avec elle contre la discrimination raciale. On trouve qu'il a du génie pour annoncer que les temps changent. On trouve ses poèmes clairement progressistes. Dylan monte incroyablement vite. Le malentendu s'aggrave. On lui demande de chanter à Washington, auprès de Luther King, le jour où celui-ci prononce I have a dream.

Il ne suit pas. La gauche a trouvé en lui son poète. Il se dérobe. Les militants, ce sont des sincères, des croyants. Dylan n'est pas sincère mais poète, plus étonné que convaincu par ce qu'il dit. Du changement, il épouse non la promesse mais le souffle. Allen Ginsberg dira dans le film que Dylan à cette époque s'est transformé en colonne d'air. Qui le voit chanter dans la nuit à Newport voit une haleine faite chant, entend un homme à voix de crapaud qui fait des poèmes comme il respire. Ce souffle n'annonce pas le changement, il le réalise. Les progressistes qui l'admirent ne comprennent pas qu'il les a précédés en Galilée, déjà ressuscité, qu'il ne représente pas mais accomplit directement le nouveau corps amoureux. Énorme malentendu. L'Emergency Civil Liberties Committee lui confère son prix annuel «in recognition of distinguished service in the fight for civil liberty». Banquet. Il boit, fait un discours désastreux, leur dit qu'ils sont vieux, tristes, chauves, en somme que leurs fesses ne sont pas les siennes. Il ne les suit pas. Il suit sa colonne d'air à travers le désert. No direction home. La poésie ne fait pas un foyer, mais un improbable retour d'exode. I was born very far from where I am suppose to be. Ses amis de gauche croient que la poésie, c'est le triomphe du bon sens avec la justice. Lui, n'ayant rien contre la justice, bien sûr, aime le dérèglement des sens et ne veut pas être entendu si facilement.

Enfin, c'est la tournée d'Angleterre, en 1966, juste avant de manquer mourir dans un accident de moto. Le concert a deux parties. La deuxième obsède Scorsese, il y revient souvent, comme pour répondre à une question qu'il ne posera pas. En première partie, Dylan seul en scène a chanté de ses chansons à texte longues et compliquées. Protest songs, dit-on. Le public, en adoration, a l'air de savoir contre quoi ça proteste. Il est venu là pour entendre un message. Il prend les paroles au sérieux: la poésie marche avec le progrès. Moi, je m'étonne: les textes sont obscurs, pour ne pas dire insensés. Dylan ne paraît d'ailleurs pas heureux d'être compris. Il l'a bien dit, le soir du banquet des chauves: «No one can say what I meant to say.» La claire entente de fraternité sociale le dégoûte. Aussi, sa vraie protestation sera contre le public, après la pause, quand il revient sur scène avec plusieurs musiciens armés d'instruments électriques. Un bruit d'enfer! Le beau démon exulte, il hurle que quelque chose arrive, oui, mais qu'on ne sait pas ce que c'est, qu'on n'est pas ensemble dans la lutte sociale, mais chacun seul contre le monde, une pierre qui roule, et pour rien, vers nulle part... D'ailleurs, qu'importe ce qu'il dit, les paroles maintenant sont inaudibles, et il s'en fout. On ne peut plus le prendre au mot. Il n'a pas de message. Il est le message. Horrifiés, ses adorateurs de tout à l'heure le huent. Imagine-t-on Rimbaud livrant ses poèmes dans le vacarme d'un band électrique? Peut-être, puisque Rimbaud aussi a voulu dire adieu au monde et merde à la poésie en des espèces de chansons idiotes, peut-être farceuses plus souvent qu'on ne le croit. Dylan n'en fera qu'à sa tête. Plus on le hue, plus il salope sa chanson, il tourne le dos à la salle, monte encore le volume. Il refuse de faire sens pour la société. Le poète ne doit rien à la société. Il jouit. Qu'elle s'éclate, au lieu d'écouter. La société va suivre. Newport mène à Woodstock, dans la boue de la poésie réalisée. On aimerait quand même entendre Dylan, dans le film, sur la mort manquée de peu.

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3 commentaires
  • Lise Boivin - Abonnée 31 octobre 2009 15 h 11

    Le premier

    Oui, il vaut toujours mieux lire le livre que voir le film. Dylan chante encore, du nez. Critique inutile toujours (de quoi? N'importe quoi. Tout. Le tout.) Et radouci. C'est la rime qui compte le plus. Il est mieux en vieux. J'en suis resté à Modern Times: Ain't talkin, just walki. C'est tout. Un divertissement. Certaines paroles accrochent l'un ou l'autre. Un poète électrique. C'est bon de réentendre parler de lui.

  • Jacques Morissette - Inscrit 1 novembre 2009 10 h 43

    Très bien votre texte sur Bob Dylan, monsieur Larose

    Vous regardez Bob Dylan avec les yeux de votre coeur. Et, de la façon dont vous nous parlez de Bob Dylan, vous êtes en train de nous dire que ce poète a un très grand coeur, grand comme le monde dans lequel nous vivons. Bravo!

  • André Loiseau - Inscrit 1 novembre 2009 20 h 24

    Vedette malgré lui

    Merveilleux texte...Pourrait avoir été écrit par Dylan. "Le poète ne doit rien à la société" ...qui le laisse crever de faim,à moins d'être une vedette.