Théâtre - Jouer sur la présence et l'intensité

Questembert, Bretagne — Il n'y a pas que le vent violent et la pluie qui agitent le ciel de l'arrière-pays breton en cette fin du Festi'Mômes: il se passe ici des choses profondément denses et chargées.

Des spectacles, bien sûr, qui sont venus encore une fois faire la preuve de l'importance et de l'impact du théâtre jeunes publics dans une collectivité, aussi minuscule soit-elle. Mais aussi des rencontres, puisque le festival proposait vendredi dernier une conférence de Christian Carignon sur le théâtre d'objets et une autre, fort stimulante, du pédopsychiatre Patrick Ben Soussan sur les bébés au théâtre. Allons-y d'abord avec ces deux hommes exceptionnels.

Christian Carignon est passé à Montréal l'automne dernier, invité par l'UQAM. Il a alors présenté une «conférence illustrée» mettant en relief les principaux ressorts du théâtre d'objets... qui a presque pris naissance en France, il y a une trentaine d'années, avec son Théâtre de cuisine, qu'il vient de faire jouer ici dans des petites salles pleines à craquer. Bête de scène comme ce n'est presque pas permis, Carignon a repris l'essentiel de son propos en y greffant de nouveaux exemples bien concrets.

Patrick Ben Soussan défend, lui, la thèse de l'importance primordiale du théâtre dans le développement du bébé. Du théâtre-spectacle vivant. Les bébés ne «comprennent» évidemment pas ce qui se déroule sur scène mais, comme ils sont toujours à l'écoute de ce qui peut les nourrir et combler leurs désirs, ils savent inconsciemment que ce qui s'y passe leur est destiné. Au-delà des mots, les bébés sont habités par ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent.

Ce qui les touche et les rejoint à travers leur sensibilité particulière au monde, explique le psychiatre, c'est cet «espace imaginaire» né de la présence de l'Autre dans cet espace concret si particulier qu'est la scène... Plus tard, devenus grands, ils pourront réagir — nous réagissons! — plus ou moins intensément avec plus ou moins de créativité et de confiance à des situations ayant déjà nourri leur inconscient.

Mais attention, dit-il, il y a des pièges à éviter et des tentations à moduler. Dont, d'abord, la séduction. La séduction qui a une fonction maternante et qui n'apporte rien de plus au développement. «Dans une proposition artistique comme dans la vie, toute rencontre avec la pensée est exigeante, douloureuse même parfois.» Et c'est le besoin de connaître — la pulsion épistémomotrice, comme l'appelait Freud — qui nourrit l'inconscient des bébés. «Je crois radicalement qu'on n'a rien inventé de mieux que le théâtre pour cela... »

En réponse aux questions de la salle, Ben Soussan a ensuite expliqué que l'art n'est pas pour autant un médicament et qu'il ne peut pas et n'a pas à être «thérapeutique». Au contraire, l'art et la culture font partie de la vie, sont des données essentielles et nécessaires pour que la vie d'un enfant puisse s'épanouir. C'est d'ailleurs une des principales raisons pour lesquelles le théâtre pour les bébés ne peut qu'être exigeant et se fonder sur une présence véritable et intense.

À bas le théâtre guili-guili!

Côtés cour et jardin

Heureux concours de circonstances, les quatre dernières propositions du festival visaient précisément les bébés. Parapapel, d'abord, un spectacle espagnol de la compagnie De Molecula, se démarque des trois autres en utilisant le média de la danse plutôt que la musique contemporaine ou le théâtre-théâtre. Mais c'est aussi — avec Au bord de l'autre, de la compagnie Ramodal, que j'ai revu avec plaisir pour la quatrième fois ici — un des spectacles pour bébés les plus touchants et les plus réussis que j'ai jamais vus.

La chose est toute simple: un homme et une femme d'une présence éblouissante y jouent avec une grande feuille de papier. Ils le font de façon tellement intense et créative qu'ils ont littéralement embarqué tout le monde dans l'aventure. J'ai vu là des tout-petits pouvant à peine se tenir sur leurs jambes les suivre passionnément durant 30 minutes. Et lorsque, à la toute fin, les deux danseurs ont invité les enfants à les rejoindre sur le tapis, le spectacle s'est poursuivi pendant une bonne trentaine de minutes au milieu d'une pluie de petits morceaux de papier et de pas de danse absolument irrésistibles. Un spectacle qu'il faut absolument, comme Au bord de l'autre, trouver le moyen de présenter chez nous...

Mais il faut aussi souligner l'audace de Nokto, une coproduction de l'ensemble Télémaque et de la compagnie L'Yonne en scène, offerte aux enfants dès un an. Sur une musique originale de Raoul Lay, un compositeur contemporain de Marseille, Jean-Pascal Viault signe ici son spectacle pour bébés le plus achevé en faisant appel à une soprano, à une flûtiste et à un percussionniste évoluant dans une scénographie particulièrement réussie. Les enfants comme les parents en sont ressortis médusés!

Il a fait plaisir aussi de revoir Céline Schnepf — c'est elle qui avait fait Canto de Luna, un «classique» du genre — revenir à la scène avec une nouvelle création, Philéas, un spectacle pour les petits dès 18 mois qui propose une ambiance feutrée ouvrant sur le rêve. Quant à Babel Lune, de la compagnie Virevolte, un spectacle pour les bébés d'un an, c'est son aspect musical sur fond de violoncelle et de voix qui est le plus réussi.

Au bout du compte, le moins qu'on puisse dire, c'est que cette cinquième édition de Festi'Mômes aura réussi à hausser encore plus la barre... autant pour les programmateurs du festival que pour les enfants: voilà une belle façon de faire du développement de public.

Ils sont bien chanceux, ces petits Bretons!

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