Juste une goutte...

Facile de céder à l'irritation épidermique devant le spectacle de Guy Laliberté, qui s'est envoyé en l'air avec un nez de clown. Pas clown pour deux sous, au fait, plutôt homme d'affaires avisé, richissime, mais artiste aussi, tout de même. Lui qui démarra sa carrière comme cracheur de feu, plutôt qu'en fou du roi, aurait été malvenu d'étaler là-haut ses premiers talents en enflammant cette navette spatiale. Le nez rouge se révèle plus inoffensif et apaise la galerie. « Je ne suis qu'un polichinelle, semble dire notre homme: Excusez du peu! » Allons donc! Un puissant, Guy Laliberté, et qui le sait.

On lui reproche sa vanité. Réelle. On remet en question son désir de ploguer davantage les efforts qu'il déploie dans sa fondation pour l'eau que le contenu même de cette fondation. Quant à son plaisir du voyage dans l'espace, il l'a étalé partout. Bien des riches dépensent des fortunes pour des sensations moins excitantes que ça. Et Guy Laliberté s'était quand même donné une mission sociale et poétique. Si, si, une idée pas si folle que ça, même si au final elle a déçu.

Bien évidemment, dans son show planétaire De la Terre aux étoiles pour l'eau, ce volet montréalais du spectacle du Cirque du Soleil tout plat, tout convenu, laissait sur sa faim. Reste que l'équipe parisienne n'a pas fait mieux malgré les images inspirées de Yann Arthus Bertrand. L'exhibition gratuite dans les coulisses de Luc Plamondon, de Garou et des autres, pour faire québécois, était pitoyable. Rien de transcendant à New York non plus, avec cette petite danse des gogos sur Times Square. À Santa Monica, le film Ashes and Snow du grand cinéaste-photographe Gregory Colbert, plongeant avec éléphant et baleine dans un ballet aquatique poétique, aura été un des rares moments de grâce de ce spectacle. Le conte de Yann Martel, lu par trop d'orateurs, pétri de lieux communs, semblait ne s'adresser qu'aux enfants et aux demeurés.

Et pour coller le pompon, un quasi-silence des médias internationaux sur l'événement... Reste que ça se joue désormais surtout sur le Net, ces retombées-là, davantage qu'à travers les tribunes traditionnelles. Ici et ailleurs dans le village global, des gens ont cliqué sur son site One Drop, où le show de l'espace est programmé en continu, sensibilisant aux urgents besoins d'eau de la planète. Et pourquoi pas?

Quand il y a un flop, tout le monde sort les pierres de la lapidation, les journalistes autant que les observateurs du milieu culturel, souvent sans nuances, ou en y greffant des intérêts personnels. Le poète Claude Péloquin, qui devait lire son poème de l'espace et perdit la mise au profit de Yann Martel, se frotte les mains aujourd'hui d'avoir échappé au massacre, tout en assurant que son poème à lui, bien sûr, aurait fessé autrement plus fort. Victor-Lévy Beaulieu, chantre nationaliste, en profite pour tirer à bout portant sur Yann Martel, qui a écrit son texte en anglais, mais aussi parce que la liste des ouvrages que l'auteur de l'Histoire de Pi envoie depuis deux ans au premier ministre Stephen Harper pour l'initier à la littérature réserve sa part du lion aux écrivains anglophones. Vrai aussi, mais...

Les Québécois aiment qu'un des leurs, surtout un gros, même dissimulé derrière un nez de clown, se pète la gueule. Il y a quand même d'autres dimensions à cette affaire, dépassant l'ego du personnage ou les ratés de son show.

Faut-il vraiment réduire cette aventure artistico-spatiale à une promotion pour la binette de Guy Laliberté, pour son Cirque du Soleil, pour les artistes québécois très en vedette dans ce spectacle-là, ou à ses vanités philanthropiques? Elle se collait quand même à une cause importante, qui dépasse peut-être les vues de Laliberté lui-même. Sa fondation dénonce des problèmes écologiques gravissimes. Après tout, le manque d'eau est un des enjeux les plus brûlants de notre folle planète, en désertification galopante. Au Kenya, des gens meurent sous la sécheresse, incapables de faire cuire les aliments que leur distribue l'aide alimentaire, faute d'eau. Dans les pays émergents, la Chine en particulier, les besoins d'eau s'accroissent, et ce géant surpeuplé lorgne hors de ses frontières pour en trouver. Certains pays privatisent leur or bleu afin de le vendre aux plus offrants. Toutes sortes de scénarios inquiétants se dessinent.

Guy Laliberté a essayé quelque chose. Bien sûr qu'il aurait pu injecter des millions pour creuser des puits, mais tenter le coup de la conscientisation planétaire à travers l'art n'est pas un si mauvais calcul de départ, même si le résultat fait plouf! Le directeur du Cirque du Soleil estime — faut-il lui donner tort? — que, si un grand nombre de personnes arrêtent de gaspiller le précieux liquide, il aura accompli davantage pour la cause qu'en construisant des aqueducs.

Derrière le flop du spectacle, reste ce tâtonnement pour trouver de nouvelles formules de sensibilisation écologique. Après tout, même les grands sommets environnementalistes échouent à secouer la cage des peuples et des gouvernants, malgré les avis alarmants des scientifiques sur notre avenir collectif. Peut-être que des événements planétaires moins cuculs seront les seuls bientôt à pouvoir enfoncer ce clou. On peut toujours rêver. Mais il a dû rêver à plus grand que son nez de clown, Laliberté, à changer un peu le monde, peut-être. Prêtons-lui une goutte d'intelligence de plus que le simple désir de se ploguer. Juste une goutte...

otremblay@ledevoir.com

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