La princesse au petit pois

Photo: Agence Reuters Ahmad Masood

Du plus loin que je me souvienne, on m'a toujours surnommée « la princesse au petit pois ». Moins par respect pour la délicatesse de ma morphologie que par moquerie pour ma sensiblerie. J'étais la fauteuse de troubles qui détectait le goût rance du beurre ou des noix, celle qui sursautait au moindre bruit, reniflait une odeur suspecte, achetait ses draps de soie en Asie...

J'ai mis du temps à comprendre que cette maladie a un nom et qu'elle est incurable. Je peux même deviner comment quelqu'un se sent à des kilomètres de distance. Je vois tout, je perçois trop et j'imagine le reste.

Daniel Pinard, du temps où nous pinardions, disait que je pouvais goûter une cuillère à soupe de thé vert dans un fond de veau. En 15 ans de critique gastronomique, j'ai fermé les yeux sur bien des incongruités mais j'ai éprouvé beaucoup de soulagement lorsque j'ai rencontré sur ma route quelques êtres à fleur de peau, capables de sentir un petit pois sous 20 matelas superposés. Je pense au sommelier François Chartier ou à Rémy, le rat capable de détecter le poison dans le film Ratatouille. Avec eux, je me sens en famille.

Mais il y en a tant d'autres. Selon les statistiques, qui nous font toujours sentir plus ou moins seuls, ils seraient 15 % à 20 % de la population mondiale à souffrir (ou jouir!) d'une sensibilité accrue aux agressions jugées normales par la majorité. Les HSP (Highly Sensitive Person), des personnes hypersensibles, perçoivent la vie de façon exacerbée, tant pour les émotions que pour le café, les sons, la foule ou les odeurs banales. Leurs sens étant plus sollicités, ils sont généralement exténués à la fin de la journée.

Dans un monde industrialisé et dénaturé à outrance, les hypersensibles souffrent de tout, de la vibration de la thermopompe du voisin au goût javellisé de l'eau, du bruit strident d'une sirène d'ambulance aux jappements de chiens, et de la violence au Téléjournal. Leur système nerveux est réglé au quart de tour. Tout les agresse et un simple voyage en transports en commun peut s'avérer une source majeure de stress.

Notre univers technologique et bruyant les surstimule; certains choisissent de s'expatrier loin, très loin, pour pouvoir paître heureux.

Ma vie comme tomate

Je me dis qu'on a bien réussi à développer des cultivars de tomates et de pêches insensibles, qui ont la peau épaisse et ne goûtent plus rien, belles en dehors et sèches en-dedans; on réussira sûrement à créer des humains avec la sensibilité d'un pick-up avec ceux qui survivront à la A(H1N1). Avec un peu de chance, ils deviendront la norme et on oubliera le goût des pêches et des tomates d'antan.

Il suffit de compter le nombre de personnes autour de soi qui prennent du Celexa (un pare-chocs qui amortit l'impact des événements) ou tout autre tampon neuromédical pour comprendre que les hypersensibles sont peut-être plus nombreux et moins diagnostiqués qu'on le pense. On peut facilement les confondre avec des anxieux, des agoraphobes ou, pire, des snobs... alors qu'ils ne sont que de petites clématites fragiles dans un monde brutal et pollué. Certains sombrent dans l'alcoolisme, d'autres dans la misanthropie ou le mutisme, mais il reste que l'hypersensible a de quoi s'amuser quand il n'est pas pris de vertige par la marche insensée du monde qui progresse avec ou sans lui.

Et comme un hypersensible a tout de même des chances d'en rencontrer un autre, les probabilités qu'un couple soit composé d'un ou deux hypersensibles est de 36 %, si on laisse le hasard les accoupler. N'allez pas croire que ce sont tous une bande d'introvertis. 30 % d'entre eux — et j'en suis — sont plutôt extravertis et recherchent des sensations fortes, ce qui peut sembler contradictoire. Il faut simplement doser les agressions et varier les diversions.

Dans The Highly Sensitive Person et The Highly Sensitive Person in Love, la chercheure Elaine N. Aron explique que dans les cultures indo-européennes, les anthropologues ont remarqué que deux groupes se partagent traditionnellement le pouvoir: les rois-guerriers et les prêtres-conseillers. La seconde catégorie comprend les professeurs, guérisseurs, juges, historiens, artistes, un contingent qui attire davantage d'hypersensibles.

Depuis une cinquantaine d'années, signale Elaine N. Aron, les hypersensibles ont perdu de l'influence par rapport au premier groupe, simplement parce que les gens qui peuvent prospérer dans des contextes où il y a beaucoup de stimulation et de stress sont plus en demande.

On souhaite des médecins empathiques mais ils doivent surtout pouvoir expédier une consultation en cinq minutes. Cela mène à une pénurie de docteurs, d'infirmières, de professeurs plus « sensibles » qui ne pourraient fonctionner dans un contexte de performance et se tournent vers la culture des tomates de serre ou des fleurs comestibles...

Petits pois no 1

Forcément, ces natures introspectives qui ne dédaignent pas flirter avec les profondeurs de l'âme se font souvent dire qu'elles sont « trop » sensibles ou qu'elles « pensent trop ». Elles se sentent inadaptées, se montrent très affectées par les émotions d'autrui — parce qu'elles les perçoivent davantage —, notamment par le langage non verbal. Leur intelligence émotionnelle prend le pas sur leur capacité d'adaptation. La maladie ou le suicide l'emporte parfois sur le désir de vivre. Prière de ne pas bousculer...

En tant que parents, elles ont toujours l'impression de ne pas en faire assez même si elles en font trop. Comme elles savent qu'elles sont à la merci des besoins d'autrui, elles peuvent également craindre l'intimité car elles y perdent leur identité.

Les spécialistes ne leur recommandent pas de fonder une famille nombreuse: les interactions émotives, le chahut et le tourbillon des activités quotidiennes pouvant les rendre très inconfortables. Par contre, elles seront à l'aise avec un emploi en parfumerie, en soins palliatifs, comme critiques gastronomiques, écrivains ou testeurs de matelas. Avec un peu de chance, elles peuvent même aspirer au prix Nobel de la paix.

Leur devise? Elles la tiennent de Khalil Gibran: « Tous peuvent entendre mais seuls les êtres sensibles comprennent. »

***
JOBLOG

Subi: le test pour déterminer mon degré d'hypersensibilité. Adieu, monde cruel!
www.hsperson.com. L'hypersensibilité n'est pas un trouble de modulation sensorielle ni un désordre neurologique, car il touche une tranche trop importante de la population. L'hypersensibilité est un mécanisme adaptatif poussant ses sujets à devenir mésadaptés dans un environnement frelaté.

Savouré: le livre L'Esprit du taï-chi - Sentir que les poissons sont contents (Le jour), du professeur Lew Yung-Chien, préfacé par son ami Jacques Languirand. Un livre d'une grande sensibilité, qui nous fait pénétrer dans l'univers lent du taï-chi en passant par l'oeil de l'auteur qui est également photographe. Le chi de la nature est bien présent, délicat, apaisant. Les poissons ont l'air contents, effectivement. Et la vie redevient un grand cercle harmonieux à travers sa lentille. Le maître de taï-chi termine son ouvrage en écrivant: « J'espère que vous avez bien entendu ce que je n'ai pas dit. » Un ouvrage pour hypersensibles.

Adoré: l'essai photographique de Benoît Aquin, Far East, Far West (éditions du passage). Les hypersensibles seraient plus touchés par la dégradation de l'environnement et les impacts de notre mode de vie sur l'écologie. Ce livre d'une grande beauté visuelle, pas du tout racoleur, nous balade en Chine et nous montre les effets de la désertification au quotidien. On y intuitionne une fin du monde causée par l'accroissement de la population. Mais surtout, on ressent la sécheresse sur sa peau, dans ses narines. Un livre qui donne soif.

Reçu: la collection des petits livres Boîte à outils philo (Milan). On pose une question et l'auteur tente d'y répondre en s'inspirant des grands philosophes de la pensée moderne ou ancienne. « Faut-il donner un sens à la vie? », « Faut-il avoir peur de la mort? », « Faut-il tolérer toutes les idées? » et « Sommes-nous vraiment libres? » apportent quelques réponses et vous aident à trouver les vôtres. Mais surtout, peu importe les époques, on réalise que les questions de base restent toujours les mêmes. Pour boire une tasse d'introspection.

Lu: à mon B Ces choses qui font battre le coeur (Albin Michel), un ouvrage photo qui fait l'inventaire des choses qui nous animent, gaies ou tristes, mais toujours sensibles. « Arriver la nuit dans une maison que l'on ne connaît pas », « Attendre à la sortie de l'école », « Souffler ses bougies », « Sonner chez les voisins », « Poser l'étoile en haut du sapin ». Ravissant. Un conte pour tous.

Aimé: Mon papa ne pue pas!, d'Andrée Poulin et Jean Morin (Isatis). Un papa éboueur qui ne sent pas la rose et une petite fille sensible qui lui découvre des qualités de recycleur et de sculpteur: voici une histoire tout à fait charmante sur l'art poubelle. Quatre ans ou plus.

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6 commentaires
  • Monique Gagné - Abonné 16 octobre 2009 19 h 20

    ENFIN!

    Chère Mme Josée
    Que cet article me rejoint! Enfin je ne me sens olus seule!!!!!!!!! J'ai le sourire accroché à l'âme...je me sens reconnue. Merci mille petit pois de fois. Que votre missive me fait du bien.

    Mö ...Une princesse de 54 ans qui va danser dans son salon tout à l'heure pour célébrer cette reconnaissance.
    p..s si jamais vous entendez parler d'un prince au petit pois qui voudrait faire un pas de deux vêtu de cette même sensibilité ...je suis ici à fleur de peau de petit pois

  • Denis Thibault - Abonné 16 octobre 2009 19 h 59

    Ravissement

    J'attends toujours avec impatience votre chronique, et, à chaque fois j'en suis ravi. Encore plus aujourd'hui.

    Madame, je vous embrasse.

  • Régent Picard - Inscrit 17 octobre 2009 09 h 09

    Grosse découverte

    J'ai souvent remarqué dans mon entourage des personnes qui réagissent et semble plus affectées par les choses de la vie quotidienne. Je vais porter attention .

  • Monique Gagné - Abonné 17 octobre 2009 19 h 31

    Double-crème

    À tous et toutes excusez-moi pour le double message je croyais que mes propos n'avaient pas été retenus... Sensible vous dites????
    Et je rajouterais qu'en plein Centre d'exposition à Val-David cet après-midi, une très belle jase s'est tricotée à partir de votre texte ...Vous avez touché plus de Princesses et Princes que vous ne pouvez l'imaginer Mme Blanchette
    merci encore.
    Promis c'est le dernier

  • Mathilde Bourque - Inscrite 18 octobre 2009 23 h 23

    d'un hyper sensible...

    « C'est l'imagination de l'homme qui détermine ses aventures, et l'amour
    occupe ici la première place. La morale réprouve la passion, la curiosité,
    l'expérience, ces trois étapes sanglantes qui mènent à la création.



    Le rythme, c'est cet accord secret avec le battement de nos veines, le bruit
    de nos pas, les exigences périodiques de nos appétits, les alternances
    régulières de veille et de sommeil... L'obéissance au rythme favorise
    l'exaltation lyrique et permet à l'homme d'atteindre la plus haute moralité
    en lui procurant ce léger vertige, qui lui donne l'impression que, suspendu
    dans la nuit et la confusion d'une genèse éternelle, il est seul dans la
    lumière à la recherche de la liberté. »

    Anaïs Nin