Mythes et SRAS

Le 29 avril dernier, l'Organisation mondiale de la santé retirait Toronto de la liste des destinations à éviter en raison du risque de propagation du virus du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS).

Une décision somme toute prévisible puisque le virus à l'origine de la pneumonie atypique est en déclin en Ontario, tout comme il l'est en Colombie-Britannique. Plus important encore, le gouvernement fédéral promettait finalement d'améliorer le dépistage dans les aéroports afin de mettre un frein à l'exportation de la maladie vers d'autres régions du monde.

Aujourd'hui, les résidants de Toronto en sont à recoller les morceaux de leur ville. Et les politiciens de tous les paliers de gouvernement profitent de l'occasion pour s'attribuer, dans la mesure du possible — et ce, le plus naturellement du monde —, le mérite d'avoir su sauver les meubles. Aussi, pour expliquer les ratés que la ville a connus, chacun se permet de jeter le blâme sur les autres.

Pour la plupart des Canadiens, le réseau public de santé au Canada a bien fonctionné, bien qu'il leur ait paru plus sûr en Colombie-Britannique qu'en Ontario. N'empêche que nous avons une dette envers les professionnels ontariens qui, en dépit de leurs erreurs, ont su prévenir le pire. On n'a qu'à regarder ce qui se passe en Chine pour avoir une idée de ce qui aurait pu se produire ici.

Mais tandis que l'épidémie de pneumonie atypique continue de se répandre en Chine, c'est le régime communiste qui semble le plus menacé. Le ministre de la Santé et le maire de Pékin ont tous deux été écartés à la suite de ce qui a été le plus grand bouleversement gouvernemental de la dernière décennie. Certains analystes prévoient même que les retombées négatives du SRAS pourraient être comparables à celles du désastre nucléaire de Tchernobyl, qui avait accéléré la dissolution de l'Union soviétique.

Dans les situations de crise, le vrai caractère des peuples — tout comme celui des individus — resurgit. Les vérités émergent; les mythes et les hypocrisies sont balayés au loin. Cela est un facteur d'autant plus important que dans une dictature comme la Chine, les fonctionnaires ont tendance à bien contrôler, voire à dissimuler l'information.

Cependant, à la suite de la crise du SRAS, quelques vérités dérangeantes ont aussi fait surface au Canada. Beaucoup de nos débats publics depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 sont basés sur des mythes. Prenons par exemple la ségrégation raciale que nous avons condamnée aux États-Unis. On l'observe pourtant du premier coup d'oeil chez nous lorsque des passagers changent de place à bord du métro torontois. Et que dire des restaurants chinois, désormais vides? Ils prouvent, s'il était encore nécessaire de le faire, que les Canadiens ne sont pas mieux que les Américains lorsqu'il s'agit de composer avec certains risques.

Contrairement à ce que le Canada avait prétendu lors du débat portant sur la guerre contre Saddam Hussein, nous avons également appris que notre pays n'adhère pas à 100 % au multilatéralisme. En effet, quand l'agence des Nations unies a pris une décision qui allait à l'encontre de nos intérêts nationaux, nous avons protesté, tout comme les Américains l'ont fait avant nous dans le dossier de la menace irakienne. Montrant alors une certaine affection pour l'unilatéralisme américain, nous avons même trouvé des appuis auprès du Centre pour le contrôle des maladies d'Atlanta. Et nous avons alors invité les chefs de l'OMS à outrepasser les conseils de leurs scientifiques, pourtant chargés de protéger les pays pauvres dotés d'un faible système de santé, et ainsi de réviser leur jugement sur l'exportation potentielle du SRAS via Toronto.

Les Canadiens ont même appris quelque chose de neuf au sujet de leur gouvernement fédéral, une réalité que beaucoup de Québécois connaissent pourtant depuis longtemps. Pendant des années, le Parti libéral du Canada a fièrement cité notre système d'assurance-maladie au nombre de ses plus importantes réalisations. Il n'a jamais hésité à le placer au centre de ses réflexions sur les valeurs canadiennes, le considérant comme l'élément principal de notre identité nationale distincte en Amérique du Nord. Le PLC l'a même utilisé pour affaiblir ses adversaires politiques qui étaient partisans d'une médecine à deux vitesses. Et il n'a pas hésité à s'en servir pour montrer aux provinces comment aborder leurs affaires, et ce, au nom d'un gouvernement central fort.

Il y a quelques mois, conformément aux recommandations faites par la commission Romanow, Jean Chrétien a accepté de transférer des milliards de dollars aux provinces, le système de santé canadien devant occuper une place prépondérante dans son bilan de premier ministre. En réalité, la mauvaise performance de son gouvernement quant à sa gestion de la pneumonie atypique sera son véritable héritage. En effet, tandis que la plus grande partie du système de santé demeure de compétence provinciale, la gestion des maladies pouvant mener à d'éventuelles épidémies relève exclusivement d'Ottawa depuis 1867.

Dans le cas actuel, le fédéral a mal géré un des rares secteurs dont il est pourtant directement responsable, et ce, à l'image de sa gestion des affaires canadiennes au cours des dernières années. Grâce à des excédents budgétaires gonflés, le gouvernement fédéral cherche à prendre de nouvelles initiatives dans certains secteurs qui sont pourtant de compétence provinciale. Par contre, dans les secteurs qui sont sous sa propre responsabilité, on constate de graves lacunes, au nombre desquelles figurent la faillite d'Air Canada, le déclin de notre influence sur la scène internationale, le désordre de notre armée et les relations toujours très difficiles que nous entretenons avec les autochtones.

C'est aussi là que réside l'héritage de Jean Chrétien.

nspector@globeandmail.ca

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

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