Regards sur la ville

Vous allumez la radio. Une voix sortie de l'oubli se fait entendre. C'est la voix chaude de Pierre Perrault, décédé il y a dix ans. Un peu surpris, vous pensez tout de suite qu'il s'agit d'une émission consacrée à l'île aux Coudres, à la Côte-Nord ou peut-être au Grand Nord, c'est-à-dire à des lieux qui habitent tout entier la poésie autant que le cinéma de cet homme hors du commun. Mais non. Voilà Perrault qui plonge dans Montréal, au coeur de la ville, nous entraînant à sa suite, avec des mots en apparence assez puissants pour défaire tous les embâcles du langage.

Le printemps dernier, pour souligner l'anniversaire de la disparition du poète-cinéaste, Mathieu Beauchamp, Charles Plourde et Jean-Philippe Pleau ont eu la bonne idée de faire redécouvrir à la radio de nos impôts quelques facettes méconnues de l'auteur de Toutes isles. Leur excellente série gagnerait d'ailleurs à être rediffusée. À la base de leur projet, une part méconnue du travail de Perrault: au début des années 1960, magnétophone à l'épaule, le poète-cinéaste était parti dans les rues et ruelles de Montréal à la découverte de tout un monde urbain alors en pleine mutation. Son intention manifeste était de saluer dans la ville un type d'humanité qu'il traquait par ailleurs avec une caméra, presque au même moment, à l'île aux Coudres. Ses efforts à l'île aux Coudres allaient notamment donner lieu à la production du chef-d'oeuvre que l'on sait: Pour la suite du monde.

En ce début des années 1960, Montréal se transforme à toute vitesse, sans toujours prendre le temps de tenir compte des enracinements anciens. Au centre-ville, le plan Dozois a déjà fait en sorte de raser un quartier pauvre pour y construire d'affreux HLM. Le pont Champlain est inauguré en 1962. Le pont Mercier est doublé en 1965. L'autoroute 30 se rend à Varennes. La 25, jusqu'à Terrebonne. On se lance dans la construction du tunnel Louis-Hippolyte-Lafontaine. Des maisons anciennes tombent partout sous les pics de démolisseurs empressés d'élargir les artères de la ville au nom de la modernité, sans se rendre compte qu'ils la saignent souvent de ce qu'elle a de plus humain. Cette saignée accélère le phénomène des banlieues.

Pierre Perrault n'a que faire de la quête du béton avec laquelle on confond l'avenir de l'homme. Il n'est pas dupe un instant du sort que le béton promet à Montréal comme à l'île aux Coudres.

« J'habite une ville, à peine île, de moins en moins fleuve et mer, de plus en plus ruelle et rue, de plus en plus navire, de moins en moins marine. D'autres vont sur l'eau. D'autres vont sur l'air. Et c'est maintenant que l'avenir, l'avenir se tourne vers nous, faisant mine de nous attendre, car nous sommes la main-d'oeuvre à bon marché... »

Perrault transporte près des hommes son gros magnétophone. Il tend son micro à un laitier, à un poseur de tapis, à un mécanicien, un débardeur... Il recueille leurs paroles humbles dans sa gibecière faite de ruban magnétique. Plus tard, installé à sa table, il retranscrit toutes les paroles entendues, puis construit une suite complexe d'échanges entre ses propres mots et ceux entendus. De la matière brute, il fabrique ainsi des bijoux sonores comme lui seul sait en faire.

En 1969, alors que Bernard Gosselin et lui sont invités par la société d'État à commenter le traditionnel défilé de la Saint-Jean-Baptiste, il explique avoir voulu prendre la mesure exacte de la parole au Québec, depuis Montréal jusqu'à l'île aux Coudres. Perrault n'aura pas le temps de développer sa pensée en ondes puisque, ce jour-là, Radio-Canada lui retire le micro, insatisfaite de constater qu'il ne veut pas se contenter de parler des majorettes et des notables qui pavanent sous les applaudissements d'une foule docilisée par les pouvoirs de la consommation de masse.

Il faut se plonger dans J'habite une ville, un livre extraordinaire qui propose les transcriptions de certaines des émissions radiophoniques de Perrault consacrées à Montréal. Ces textes ont été rassemblés grâce aux soins patients du professeur Daniel Laforest.

Loin des simples fonds de tiroir d'un grand écrivain, J'habite une ville constitue un livre exceptionnel dont on ne peut guère que critiquer l'apparence physique, quelque peu négligée par l'éditeur. Dans les pages de J'habite une ville, on découvre un Perrault qui tente de découvrir le propre monde qui l'a vu grandir, lui, fils d'un marchand de bois qui étudie en droit comme s'il s'agissait de mieux s'assurer que le travail d'avocat n'est pas fait pour lui. « Depuis belle enfance, j'habite une ville secrète, cachée, enfouie sous les décombres du silence obstiné. Une ville sans mot dire, ni poète, ni peintre, ni amoureux, ni soleil, ni fontaine. Une ville sans eau, ni visage, ni mirage. » Comment entrer dans cette ville que Perrault avoue d'emblée ne pas connaître comme il le souhaiterait et qu'il nous permet pourtant de découvrir comme pas un?

Plonger dans la lecture de J'habite une ville est une sorte de bonheur, tant pour l'écriture exceptionnelle de Perrault que pour le monde qu'il nous donne à découvrir. La plume de Perrault d'abord, magnifique, digne et grave, permet d'entrer à fond dans la naissance du Montréal moderne qui se construit au début des années 1960. « J'habite une ville à la tête des eaux et qu'il faudra bien, un jour ou l'autre, découvrir du large, afin qu'on puisse dire enfin de tant de rivages qu'ils ne sont pas là pour rien ni pour personne. »

Cinéaste, Perrault disait une phrase en apparence étonnante: « Voir profondément, c'est entendre. » On pourrait dire à sa suite que voir profondément le Montréal des années 1960, c'est d'abord lire J'habite une ville.

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