Ondes brouillées

Voici que l'arrestation de Roman Polanski, piégé et arrêté en plein Festival du film de Zurich, divise les continents. Aux États-Unis, en règle générale, même les éditorialistes lui crient des noms, rêvant de le voir livré fers aux pieds à la justice américaine pour un crime commis plus de trente ans plus tôt.

En Europe, en France surtout, sa terre d'accueil, artistes et hommes politiques le défendent bec et ongles, mais la population, interrogée par sondage, approuve massivement l'extradition du cinéaste aux États-Unis. Clivage aussi entre l'intelligentsia et le simple citoyen. Et pourquoi les artistes devraient-ils recevoir des traitements de faveur en matière de justice? se demandent plusieurs. Son statut de créateur mythique lui a pourtant nui autant qu'il lui sert, attisant les haines, attirant les pièges, soulevant en contrepoint la sympathie de ses pairs.

Qu'il ait eu en 1977, chez Jack Nicholson, des relations sexuelles avec un jeune mannequin de 13 ans qui en avouait 17, cela appartient à la petite histoire. Rien de reluisant, drogues aidant. Pas question de défendre la pédophilie, sauf que son cas, vraiment complexe, brouille les ondes et les esprits.

Polanski plaida coupable, passa 42 jours derrière les barreaux. Avant sa fuite des États-Unis, le juge chargé de l'affaire, sous des pressions diverses, avait décidé de changer une sentence acceptée verbalement par toutes les parties pour envisager un verdict exemplaire, beaucoup plus dur. Bref, le cinéaste en cavale s'établit en France et ne remit jamais plus les pieds dans le pays où il avait tourné Chinatown et Rosemary's Baby, et où son épouse Sharon Tate s'était fait assassiner par des satanistes. Nouvel épisode de son propre film noir, entamé enfant au ghetto de Cracovie. Son Oscar du meilleur réalisateur en 2003 pour Le Pianiste fut récolté in abstentia. La victime, aujourd'hui quadragénaire, lui a pardonné et demande l'arrêt des procédures. Ça se joue désormais sans plaignante. Rappelons-le.

On avait beaucoup apprécié le documentaire Roman Polanski: Wanted and Desired de Marina Zenovich, remontant en 2008 le cours de cette affaire avec des arguments nuancés. Le New York Times, le Hollywood Reporter, Variety et le Los Angeles Times aussi, comme la plupart des grands médias américains. L'oscarisé d'hier devient le paria d'aujourd'hui, pour ceux-là mêmes qui le louangeaient la veille et prétendaient décoder les arcanes d'une cause alambiquée.

Il y a quelque chose d'hypocrite à célébrer un cinéaste majeur, à le primer, à le monter aux nues, pour mieux rugir de plaisir en le traitant de pédophile s'il se fait piéger et coffrer dans un festival suisse, en principe terre d'accueil. Après tout, le crime était connu depuis trente ans. Rien n'empêchait qui que ce soit de boycotter ses films avant l'arrestation. Les objecteurs de conscience se taisaient ou s'en balançaient. Suffit que ça se morpionne pour réveiller leurs voix: « Au violeur! »

Sauf qu'il avait été inculpé pour détournement de mineure, avec consentement de la fille, jamais pour viol. Et pourquoi l'arrêter maintenant alors qu'ils auraient pu l'attraper depuis si longtemps? Des intentions demeurent cachées. Aucune prescription n'est prévue en matière criminelle, soit, mais pareil décalage temporel après retrait de la plainte suscite un vrai malaise. Le voici cuit, la loi contre lui. O.K. Que tranche la justice américaine! Mais les motifs de ceux qui veulent le lyncher avant sentence ressemblent à un règlement de comptes de classes. À pleins blogues et journaux, cette joie malsaine, ce désir éperdu qu'un riche et célèbre cinéaste, icône culturelle, s'écroule comme un monsieur Tout-le-monde... Douteux spectacle! L'odeur du sang excite les meutes. Surtout le sang des stars...

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Parlant d'ondes brouillées, la mort récente de deux créateurs québécois, la romancière Nelly Arcan et le cinéaste Pierre Falardeau, a ouvert le gouffre existant entre un artiste et le personnage qu'il s'est parfois forgé. Tribut des timides, souvent. Leur double se fait armure, mais aussi créature à l'occasion monstrueuse dotée de sa vie propre. D'où la nécessité de se référer à l'oeuvre plutôt qu'à la figure médiatique. Nelly Arcan affichait une allure de poupée frivole, écran à une intelligence et à une sensibilité exceptionnelles. Reste, Dieu merci, son écriture au scalpel. Falardeau, qui a éructé son poids d'énormités sur la scène publique, était en privé un homme sensible, érudit, poli et attachant. Au cinéma, il était un directeur d'acteurs attentionné.

Le personnage, de son côté, attirait dans son sillage non seulement des indépendantistes fervents, mais aussi plusieurs déséquilibrés en quête d'un Messie politique. Et il n'est pas dit qu'en amplifiant jusqu'à la grossièreté son propre discours à pleines tribunes, il ait pris ses responsabilités envers des admirateurs subjugués, qui auraient pu aisément verser dans la violence... si le Québec n'était pas si assoupi.

Histoire de mêler encore davantage son monde, certains des films de Falardeau, Octobre, 15 février 1839, même Le Steak et Le Party, portaient sa vraie griffe de cinéaste avec charge et émotion, outrances et sensibilité y comprises. Mais ses deux derniers Elvis Gratton semblaient réalisés par la part la plus caricaturale, la moins inspirée de lui-même. Dédoublé jusque dans ses oeuvres...

On préfère conserver la flamme des convictions nationalistes, le talent de faire vivre des puissants personnages, de brosser une atmosphère, son amour pour le cinéma de Pierre Perrault et de Gilles Groulx, son sourire en coin, sa douceur travestie, plus bouleversants que le masque.

Adieu, l'ami! Ton personnage nous a fait suer. Pas toi. Mais lequel des deux porte-t-on en terre aujourd'hui?

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