La Crise d'octobre, une histoire de chiffre

Samedi soir dernier, je me tapais en ligne les épisodes de la discutable et très mauvaise série de la CBC October 1970. Au même moment, Jean Barbe, ai-je appris, grimpait dans le kiosque des plaines d'Abraham pour donner lecture de la «pathétique» (l'adjectif qui revient le plus souvent dans les journaux de l'é-poque) lettre de Pierre Laporte, otage du FLQ, à Robert Bourassa.

Pendant que d'autres célébraient notre histoire, je me farcissais le gros show des services secrets canado-britanniques, et son morceau de bravoure: le Pooh squad. Des experts en décryptage payés pour chercher dans les lettres de James Cross des allusions codées à son cher Winnie. Les époux Cross, en effet, partageaient un secret: une intime passion pour l'univers de Winnie l'ourson (the Pooh Bear) et les spécialistes du chiffre étaient sur les dents. Le résultat le plus notable de cet exercice, aujourd'hui visible sur un bout de film amateur, fut une perquisition nocturne, avec hélico et cordon de soldats à l'appui, dans un pet-shop de la Rive-Sud. De la peluche de conte pour enfants et beaucoup de poudre aux yeux.

Débordants d'empathie, les auteurs d'October 1970 ont voulu épargner aux gars du Pooh squad un ridicule aussi grand-guignolesque. Dans les derniers épisodes, alors que la planque de Lanctôt et de ses copains a déjà été repérée, ils arrivent enfin avec un résultat: le mot recollection («souvenir» en anglais), relevé deux fois chez le Cross épistolier. Recollection = rue des Récollets. Plutôt cute comme trouvaille de scénariste, à condition d'oublier que l'otage, en principe, n'avait aucun moyen de savoir qu'il se trouvait dans un appartement des parages de la rue Monselet. Peu importe. Le lundi matin, quand j'ai bondi sur mon Devoir et imaginé Barbe disant Mon cher Robert..., puis pensé à cet homme qui refuse de mourir, celui dont l'appel au secours continue de retentir 39 ans plus tard devant l'histoire, et dont le spectre revient hanter jusqu'aux pages du National Post, j'ai pensé à lui.

À Pierre Laporte.

Pas de Pooh squad pour Laporte. Mais il avait, paraît-il, confié à des proches, au lendemain du kidnapping de Cross, que la seule chance de retrouver celui-ci était que le Britannique parvienne à glisser des messages codés dans les lettres qu'on lui permettait d'écrire. Lorsque le ministre du Travail fut enlevé à son tour, les «amis de Pierre Laporte» (comme on en viendrait à les appeler) formèrent, à un moment donné, une équipe de décrypteurs bénévoles.

La lettre lue sur les Plaines le 13 septembre peut être qualifiée d'émouvante, de pathétique et de bien d'autres choses encore. Elle est surtout bien étrange. Lorsque, tard dans la semaine fatidique, les amis de Laporte se souvinrent des commentaires de ce dernier sur les chances de Cross et se mirent à l'oeuvre, ils furent d'abord frappés par le retour insistant (dans la première lettre surtout, adressée à sa femme) du mot «santé» sous la plume d'un homme qui ne s'en était jamais tellement préoccupé. Puis ils lurent, au début du cinquième paragraphe de la lettre à Bourassa, les mots suivants: «[...] qui mérite de retenir l'attention». Ils ouvrirent alors l'oeil et trouvèrent que la longue et fastidieuse énumération des liens familiaux et des personnes à charge détonait bizarrement. Une certaine lourdeur dans le style les alertait. Exemple: «J'avais deux frères, ils sont morts tous les deux.» Ils eurent l'idée de transcrire en nombres toutes les quantités qui y étaient suggérées et obtinrent ceci: 2-2-1-1-1-2-1-2-2-1-1.

Revenant au mot «santé», ils s'emparèrent du bottin et cherchèrent le seul hôpital de la Rive-Sud, un établissement dont l'existence était liée de près à l'histoire personnelle

de Pierre Laporte. L'hôpital Charles-Lemoyne se trouvait au 121, boulevard Taschereau. Son numéro de téléphone était le 672-2211. Lorsqu'ils arrivèrent à la dernière phrase du paragraphe («Je crois que tu comprends!»), les amis de Pierre Laporte se persuadèrent qu'ils tenaient une piste. Ils relurent le paragraphe, et une magnifique faute de français, un verbe mal accordé, leur sauta soudain aux yeux: «Ce n'est plus moi seul qui es [plutôt que «suis»] en cause...» Le mot fautif tranchait sur l'orthographe par ailleurs impeccable de l'ancien du Devoir. Il se trouva, dans la bande, un malin pour arriver avec une solution: es = est. Le lieu de détention de Pierre Laporte, conclurent-ils, est situé quelque part à l'est de l'hôpital Charles-Lemoyne. Ce qui était exact: à six kilomètres plus précisément, et légèrement au sud-est.

Cette histoire a été racontée en 1973 par deux journalistes du Toronto Star, Robert McKenzie et Ronald Lebel. Nagerait-on en plein délire? Apparemment pas, dans l'esprit de ces policiers de la GRC qui, si on en croit le regretté Nick Auf Der Maur, perquisitionnèrent alors ledit hôpital de fond en comble. Puis, le vendredi 16 octobre, avant même la mort du ministre aux mains de ses gardiens, un article du Montréal-Matin fit état de certaines conjectures entourant les lettres de captivité de Laporte. Dans la première, écrite le matin du 11, il se trompe de date et écrit: 12 octobre. Dans la suivante, il termine son fameux dénombrement du clan Laporte en l'estimant à «une douzaine de personnes», alors qu'il vient d'en énumérer neuf au maximum, incluant lui-même. Maintenant, vous me croirez si vous le voulez, mais les ravisseurs de Pierre Laporte n'ont jamais pensé à aveugler la fenêtre de la chambre où il était séquestré.

Contrairement à Jasper Cross, Laporte savait exactement où il se trouvait: à environ 750 mètres du hangar numéro 12 de l'aéroport de Saint-Hubert. Il connaissait le coin, avait déjà survolé le secteur, savait probablement qu'un énorme chiffre 12 était peint sur le toit de ce bâtiment, localement surnommé: le Douze. Menotté à son lit et aux mots écrits de ce dimanche-là, Laporte n'était pas cette victime qu'on pensait: le geignard du film de Falardeau, le grognon de la série canadienne. Lui non plus n'aurait jamais négocié. Il n'était pas «pathétique», juste superbement intelligent dans le danger. Capable, dans cette lutte solitaire pour sauver sa peau, de ruser avec les mots. Le vrai héros de la Crise d'octobre.

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Alarme citoyens !

Jacques Lacoursière

Les Éditions La Presse

Montréal, 1972, 438 pages

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