Présence et absence de Dieu à Toronto

L'héroïne de Hadelwijch cherche le Christ et répète: «Il n'est pas ici.» Dans La Donation, une médecin en déroute demande conseil aux gens d'Église. Sa vie sens dessus dessous, le père d'A Serious Man réclame une audience auprès d'un vieux rabbin qui la lui refuse. Dans Lourdes, une pèlerine paralysée par la sclérose en plaques prie pour un miracle de la Vierge Marie parmi des milliers d'autres touristes pieux marchant sur les pas de Bernadette Soubirous. Et la bénédictine du XIe siècle Hildegarde de Bingen défie son Église dans Vision.

Tout cela pour dire qu'il n'était pas possible, au 34e Festival international du film de Toronto, de ne pas croiser le regard de personnages dialoguant avec Dieu ou traversant une crise spirituelle. Dans un monde plombé par les conflits et au pouvoir d'achat miné par la crise, ce retour vers le sacré et la foi n'étonne pas Bruno Dumont, réalisateur de Hadelwijch: «Je pense qu'il y a présentement un besoin de grâce, de spiritualité, de sacré, en dehors du carcan de l'Église», m'expliquait-il au cours d'un entretien à paraître demain dans le cahier Culture. Son film, très réussi, est sans doute le plus provocant de l'échantillon: une jeune Parisienne rêvant d'entrer au couvent se découvre des atomes crochus avec un fondamentaliste musulman qui l'entraîne dans l'action terroriste.

Cette convergence sur le thème de la foi confirme en outre le bien-fondé de la démarche de Bernard Émond. Celui-ci avait précédé le courant en inaugurant en 2005 sa trilogie sur les vertus théologales, explorant la perte de sens des individus dans un monde sans Dieu. Dans La Donation, une médecin (Guilbault, reprenant le rôle créé dans La Neuvaine) s'exile en Abitibi, où elle espère, à travers le don de soi, se rendre utile. Supérieur à Contre toute espérance, ce troisième et dernier volet est une oeuvre humaniste et généreuse, un peu trop compassée et retenue, mais éclairante, tant sur le monde contemporain que sur la démarche de son auteur.

À un océan de l'Abitibi, l'Allemande Margarethe von Trotta a renoué avec Barbara Sukowa, qui avait incarné il y a 20 ans sa Rosa Luxembourg, pour brosser dans Vision le portrait ambigu d'une fille de Dieu. La cinéaste oppose ses visions mystiques, sans doute attribuables à l'épilepsie, et ses connaissances scientifiques, très avancées pour l'époque, à travers un film un peu vétuste par sa forme, très moderne par son discours, puisqu'il aborde, entre autres thèmes, l'appétit de pouvoir et de célébrité dont Hildegarde de Bingen serait devenue l'esclave.

Dieu, qui lui a dicté ses écrits et ses chants sacrés, est également partout dans Lourdes, un film insolite de l'Autrichienne Jessica Hausner, dont le distributeur Les Films Séville vient de faire l'acquisition. Sylvie Testud est fabuleuse en pèlerine rendue quadriplégique par la maladie, qui recouvre l'usage de ses membres afin de pouvoir danser avec un beau soldat de l'Armée du Salut (Bruno Todeschini). Miracle ou sortilège? La cinéaste reste stoïque et continue de documenter, en faisant mine de n'y pas toucher, le cirque de Lourdes.

Le film d'Hausner dépasse d'une bonne tête Carmel, pensum didactique de l'Israélien Amos Gitai (Kadosh, Kippour), au carrefour du journal intime et du portrait de famille. En toile de fond: le conflit israélo-palestinien, dont les images de désordre quotidien sont juxtaposées (au sens propre) à une recréation façon péplum biblique du siège de Jérusalem. Sur le thème de la religion comme prison, les frères Coen nous en apprennent davantage dans leur très sobre A Serious Man, une oeuvre brillante sur le poids de la culture juive et les insondables voies de Dieu que son héros cherche à trouver en frappant aux portes des guides spirituels. Si Dieu est partout, il n'était derrière aucune de ces portes.

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Un mot en terminant sur The Young Victoria, une autre histoire de prison psychologique racontant les jeunes années de la reine, ses difficultés à s'imposer politiquement à la suite de son accession au trône et son histoire d'amour avec Albert de Saxe-Cobourg, qui a épuré sa cour. Jean-Marc Vallée fait la preuve, s'il en fallait, qu'un minutieux travail de mise en scène, axé sur le chemin des regards — dont celui de l'excellente Emily Blunt croisant à plusieurs reprises celui de Victoria dans le miroir —, peut donner à un film d'époque une couleur et une saveur extrêmement modernes. Malgré un dialogue abondant, mais grâce à la clarté du récit elliptique, son film est un festin pour l'esprit et pour les yeux. Qu'il clôture le FIFT est un honneur, certes. Le programmer en ouverture aurait été lui faire justice.

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Collaborateur du Devoir

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