Sonne ma cloche! Encore, encore, encore!

Le disco a un hymne national: I Will Survive. Et tant pis pour ses détracteurs, il vient même d'entrer au musée. En dansant, bien sûr.

Certains le croyaient mort, écrasé entre deux grosses boules en miroir. D'autres l'imaginaient vendeur à la boutique Séduction ou conseiller culturel de Pierre Karl Péladeau. Mais non, et heureusement, Martin Stevens est toujours vivant, toujours souriant et toujours chantant Love Is In The Air, son tube international de 1978, comme on a pu le constater cette semaine à la une du Journal de Montréal. Son crime: sérénader une fausse blonde et un vrai bandit lors d'un mariage célébré chez les motards. Ah ben tabarnac!, pour reprendre les mots de l'heureuse épousée. Les Hell's aiment le disco! Et puis quoi, encore? Ils se tricotent des gilets pare-balles en Phentex?

Ne plaignez surtout pas Martin «Je ne suis qu'une chanson» Stevens (Roger Prud'homme de son vrai nom). Toute publicité est d'or quand on est has been (parlez-en à Alys Robi et Rock Voisine). Qui sait? En allumant quelques lampions devant une photo laminée de Patsy Gallant, autre queen du disco québécois, ce comeback inespéré dans les médias créera peut-être un léger buzz au centre-ville, plus précisément au Funkytown, où «Roger» prêche la bonne nouvelle («L'amour est dans l'air») tous les week-ends.

Dans les années 70, j'étais trop jeune, trop nerd et bien trop éloigné des grandes métropoles décadentes pour plonger narines premières dans la vague disco (qui a déferlé de 1974 à 1979 avec un zénith en 1978 grâce à Saturday Night Fever... et Martin Stevens). Par contre, en 1982, en pleine période new-wave, je suis allé au Studio 54; l'Olympe mythique, où trônaient jadis les dieux Andy, Liza, Mick et Bianca, était toujours branché... mais sur le respirateur artificiel, et n'importe qui pouvait y entrer. La preuve. Bref, il m'est difficile d'affirmer que le Funkytown, ouvert il y a cinq ans, respecte à la lettre le look et l'esprit de ce temps révolu. Et impossible de m'enquérir auprès d'un survivant de l'époque, René Homier-Roy, par exemple: comme on dit, si vous vous souvenez des années 70, c'est que vous ne les avez pas vraiment vécues.

Velours rouge, alcôves pour minouchages langoureux, plusieurs boules en miroir, plancher de danse fait de carrés lumineux bleu et blanc: c'est rétro, c'est kitsch, c'est petit, aussi. Et ça se remplit rapidement. Il y a un peu de tout: ça va de l'homme d'affaires prospère et cravaté à la jeune femme qui jouait à la Barbie quand Michael Jackson était encore noir. Tous les styles sont permis, sauf les casquettes et les espadrilles. Le freak, c'est chic, et ça peut même tenir à un simple voile de mariée, accessoire étonnant que portait ce soir-là une étudiante un brin éméchée qui s'exécutait avec ses copines autour d'une sacoche.

Au programme du dee-jay (qui n'était pas Roger Prud'homme, à mon grand chagrin): Né pour être vivant, Je survivrai, J'aime aimer, Je sens l'amour, Frappe sur du bois, Sonne ma cloche, Encore, encore, encore, Honte, honte, honte (honte à toi), Ne me laisse pas comme ça, Gloria...* J'avais oublié comment le disco est une musique de party, aérienne comme de la crème fouettée, riche de ces funkytounes qui ne se cassent pas la nénette et vont droit au but: «That's the way, an-han, an-han, I like it, an-han, an-han, that's the way, an-han, an-han, I like it, an-han, an-han... » Et ces paroles faciles à retenir, qu'apparemment tout le monde connaît rue Peel, et ces rythmes répétitifs, hypnotiques et souvent irrésistibles, même quand on pense qu'on est au-dessus de tout cela, ou alors un tantinet rouillé. Et que frétiller sur des carrés lumineux, vraiment, vraiment... an-han, an-han.

Comment expliquer cet engouement an-han an-han qui persiste et signe et ne semble pas prêt de s'arrêter, encore, encore, encore? J'ai donc contacté un spécialiste, Eric Weisbard, conservateur en chef de la toute première exposition sur le disco, organisée par le réputé musée Experience Music Project (EMP) de Seattle (conçu par Frank Gehry avec les sous du multimilliardaire Paul Allen, cofondateur de Microsoft). «Les rythmes de base du disco restent toujours actuels parce qu'ils forment essentiellement le son des clubs de nuit et de la musique dance. En un sens, c'est un peu les racines du genre, comme l'est le blues pour les rockers.» Le disco a sans doute été la musique la plus exubérante de l'histoire, poursuit-il. Et elle était très libératrice. «Les "club kids" qui viennent à l'exposition sont surpris de voir des documents d'archives datés de 1977 dans lesquels les gens dansent toute la nuit et se préparent des jus de fruits sans alcool dans des mélangeurs. Ils pensent que c'est un rave.»

Je les imagine par contre se tordre de rire devant le costume blanc pur polyester porté par John Travolta. Et quelque peu perplexes devant la réplique de l'énorme cuillère avec un croissant de lune à l'autre extrémité, suspendue dans les airs, symbole du Studio 54 et objet fort utile pour flyer dans la stratosphère jusqu'à l'aube. «C'était pour manger, maman?» An-han, an-han.

Funkytown

1454, rue Peel

(514) 282-8387

www.clubsmontreal.com

- Site du musée EMP: www.emplive.com.

- L'exposition A Decade Of Saturday Nights se termine en septembre.

* Born To Be Alive, I Will Survive, I Love To Love, I Feel Love, Knock On Wood, Ring My Bell, More, More, More, Shame, Shame, Shame (Shame On You), Don't Leave Me This Way, Gloria...

jyg90@hotmail.com

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