Se battre contre l'ogre

Toronto — Jean-Pierre Jeunet renoue avec l'esprit de Delicatessen avec Micmacs à tire-larigot, une histoire de «clodos» et de vengeance poétique projetée en première mondiale au FIFT, où le réalisateur du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain est débarqué en compagnie de la star du film, Dany Boon (Bienvenue chez les Ch'tis).

Jeunet et Boon. Deux des noms les plus rentables de l'Hexagone, réunis sur la même affiche. Les attentes, sur le plan commercial, sont démesurées. Et les espoirs, sur le plan artistique, sont déçus. La faute au scénario, qui manque de muscle et de portée et qui sert uniquement de support à une série de beaux numéros de cirque jeunetiens. L'âme du film émane de Boon. L'humoriste campe un solitaire laissé pour compte après qu'une balle de revolver fut accidentellement logée dans son lobe frontal. Sans abri, sans boulot, il est recueilli par une joyeuse bande des six qui squatte une caverne urbaine, vit de la «récup» et, sur les instructions du nouveau venu, ourdit une vengeance contre deux fabricants d'armes.

«C'est le sujet de tous mes films: un orphelin qui lutte contre un ogre, lequel prend chaque fois une forme différente», explique Jean-Pierre Jeunet au cours d'une table ronde pour la presse québécoise. Pour la première fois cependant, il a pris un virage social, guère subtil toutefois, en dénonçant les marchands d'armes en costume-cravate qui sèment à distance la mort et le chaos. «J'ai visité une manufacture où on fabrique des obus. Des gens adorables me faisaient visiter les lieux comme s'il s'agissait d'une chocolaterie. Ils étaient passionnés de technologies, comme moi, mais au lieu d'avoir choisi une voie ludique, ils ont choisi celle de la mort et ne s'en rendent plus compte.»

Rôle quasi muet

Au carrefour de la bande dessinée et du réalisme poétique, avec un chouïa d'Ocean's Eleven, le film ne prend jamais complètement forme. À tout le moins Boon, dans un rôle quasi muet écrit à l'origine pour Jamel Debbouze, lui donne une direction. L'acteur dépasse d'une tête toute la distribution, où surjouent Jean-Pierre Marielle et Yolande Moreau. «Quand j'ai reçu le scénario, je ne me suis pas vu dedans, dit-il. J'ai vu Jamel, ce petit personnage, et j'ai pensé que je ne convenais pas.» Quelques changements au texte et des essais ont fini par le convaincre que la substitution était viable, que le film pouvait se faire.

Contrairement à Histoire de PI, d'après le roman de Yann Martel, sur lequel Jeunet a travaillé pendant deux ans avant de devoir jeter l'éponge. Trop coûteux. Le cinéaste parle des milliers d'heures de travail, du storyboard de 3500 photos, tout cela en vain. Philosophe, il résume: «Dans la carrière de tout metteur en scène, il y a un film en noir et blanc, un film américain et un film qui ne s'est jamais fait.» Micmacs à tire-larigot devrait arriver sur nos écrans en février.

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Collaborateur du Devoir

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