Toronto, ville capitaliste ?

Maître du montage, Michael Moore dresse, dans Capitalism: 
A Love Story, le bilan de santé du régime économique qui gouverne le monde, et dont les racines, nous dit-il, pourrissent à Washington et à Wall Street.
Photo: Agence Reuters Maître du montage, Michael Moore dresse, dans Capitalism: A Love Story, le bilan de santé du régime économique qui gouverne le monde, et dont les racines, nous dit-il, pourrissent à Washington et à Wall Street.

Toronto — La crise économique n'est pas vraiment visible à Toronto. Ni dans les rues, où les itinérants ne sont ni plus ni moins nombreux qu'avant, ni dans les magasins, qui débordent de clients, ni dans l'affluence au Festival international du film de Toronto, identique à celle de l'année dernière, côté cour (séances publiques) comme côté jardin (presse et industrie). Il n'y a pour ainsi dire que sur l'écran que la crise se voit et s'entend, à la faveur de films l'abordant, frontalement ou par la bande. Si bien que tout nous préparait à encaisser le nouveau documentaire de Michael Moore, Capitalism: A Love Story, dans lequel le défenseur des opprimés et des laissés-pour-compte dresse, à sa manière bien personnelle, le bilan de santé du régime économique qui gouverne le monde, et dont les racines, nous dit-il et on le croit, pourrissent à Washington et à Wall Street.

Rien de neuf là-dedans, me direz-vous. Mais devant la lentille de Moore, un as du montage et de la rhétorique, le portrait nous apparaît avec une grande clarté. Les États-Unis seraient selon lui au seuil d'une révolte ouvrière semblable à celle qui a secoué l'Argentine, que la victoire de Barack Obama cristalliserait. Hum! Lui-même entend y contribuer, par son film, qui exhorte les propriétaires de maisons à résister à la saisie des huissiers, suit de près (ou les précède, avec lui on ne sait jamais) les travailleurs qui ont fondé des coopératives ou occupé leur usine après sa fermeture. Parallèlement, le film démonte brique par brique, et dans des mots qu'un analphabète peut comprendre, l'édifice du modèle économique, son histoire, ses incarnations les plus scandaleuses, non sans opposer à la voix de Dieu entendue par Bush la voix de l'Église catholique (à laquelle Moore appartient) en faveur des pauvres et des opprimés.

Le gros plan sur le visage étouffé par un sanglot, les bribes de discours détournés au profit de la thèse, les effets de montage sonore pour forcer des liens, tout Moore est ici, le bon comme le mauvais. L'ensemble ressemble moins à un documentaire de cinéma qu'à un essai illustré, à la première personne, où l'auteur repasse par son patelin de Flint, au Michigan, afin de rapprocher Capitalism: A Love Story de Roger & Me, qui l'a fait connaître et dont il reprend des extraits pour illustrer sa valeur «prophétique». Less is Moore...

La pauvreté en fiction

Difficile d'imaginer que Precious (Based on the Novel Push by Sapphire) ait quoi que ce soit en commun avec Capitalism: A Love Story. Or, la pauvreté et la misère que Moore dénonce trouvent leur écho côté fiction dans cette oeuvre puissante de Lee Daniels, qui semble vouloir incarner la devise Obama: «Yes We Can». Harlem, 1987. Une obèse afro-américaine de seize ans, enceinte des oeuvres de son père pour la seconde fois, est amenée à fréquenter une école alternative où elle apprend à lire, à écrire et à se libérer des liens qui l'enchaînent à sa mère (l'humoriste Mo'nique, bouleversante dans un rôle dramatique), un animal téléphage qui l'humilie au quotidien.

Tout aspire le film vers le cliché et la morale édifiante. Par la force d'une mise en scène évocatrice, Lee Daniels le maintient sur le plancher du réel, non sans se permettre quelques envolées fantaisistes efficaces (mais un peu limitées par le budget) pour illustrer les instants où son héroïne s'évade en imagination d'une situation insoutenable, causée par une situation de pauvreté extrême comme il n'en existe que dans les sociétés économiquement polarisées comme les nôtres.

Retour sur la guerre froide

À des années-lumière de là sur le plan stylistique, mais campé dans la même décennie (1984), L'Affaire Farewell, de Christian Carion (Une hirondelle a fait le printemps, Joyeux Noël), nous reporte au dernier acte de la guerre froide pour opposer, dans la plus vieille tradition et avec le meilleur effet, deux modèles de société, capitaliste et communiste, et illustrer l'effondrement du second au profit du premier.

Guillaume Canet joue un ingénieur français en poste à Moscou. Emir Kusturica, la force majeure du film, campe un agent des services secrets russes résolu à faire passer à l'Ouest des documents top secret révélant l'identité des antennes du KGB en Europe et aux États-Unis. Leurs parcours se croisent lorsque Canet est choisi par ses patrons pour jouer les messagers. Une amitié se développe entre les deux hommes, l'un sans histoire et déterminé à le rester, l'autre francophile, désillusionné, résolu à faire tomber le système pour que naisse un nouveau modèle de communisme. L'Histoire leur donnera tort à tous les deux, mais le récit de leur amitié bouleverse par sa sincérité et par la nostalgie d'un cinéma d'espionnage d'autrefois, qui émane de tous les pores du film.

Cette nostalgie excuse d'ailleurs les quelques naïvetés, repérées surtout dans les scènes se déroulant dans les coulisses du pouvoir. Dans celles montrant Ronald Reagan (Fred Ward) et François Mitterrand (Philippe Magnan) discutant derrière les portes closes du déroulement de l'opération, on s'attend toujours à voir les perruques glisser sur les crânes et les moustaches tomber des visages.

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Collaborateur du Devoir