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Les libéraux ont toujours eu une certaine gêne à identifier clairement un ministre comme responsable de la Charte de la langue française, comme s'il s'agissait d'une sorte de maladie honteuse.

Quand Robert Bourassa a présenté son cabinet après les élections de 1985, les documents officiels ne précisaient rien à ce sujet. Quand on lui demandé, en conférence de presse, qui était l'heureux élu, il a répondu que la décision n'était pas encore prise.

Dès lors qu'il fallait bien désigner quelqu'un, Lise Bacon a d'abord hérité du dossier, qui allait rapidement devenir le cauchemar des libéraux. Elle s'y est si bien embourbée qu'elle a dû être remplacée par Guy Rivard, lequel a rapidement été dépassé par les événements. En désespoir de cause, M. Bourassa a fait appel à Claude Ryan qui, après cinq ans de cafouillage, a finalement réussi à trouver un juste équilibre avec la loi 86.

Les communiqués de presse distribués mardi à Québec n'étaient pas plus précis que ceux de 1985. Line Beauchamp y était simplement identifiée comme ministre de la Culture et des Communications. Pas un mot sur la Charte de la langue française.

C'est simplement dans l'allocution que le premier ministre Charest a prononcée après la cérémonie d'assermentation de son propre cabinet qu'on a cru comprendre que Mme Beauchamp serait bel et bien la ministre responsable.

«Vous veillerez à l'épanouissement de notre langue commune, qui est le fondement de notre liberté», lui a dit M. Charest. On ne peut certainement pas l'accuser d'excès de précision dans ses directives. Il aurait pu s'adresser exactement dans les mêmes termes au nouveau ministre de l'Éducation, Pierre Reid, ou encore à la ministre responsable de la Francophonie, Monique Gagnon-Tremblay.

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Les libéraux donnent toujours l'impression d'avoir un mal infini à assumer cette part de l'héritage laissé par le gouvernement Lévesque. À défaut de pouvoir remettre ouvertement en question ce qui reste de la loi 101, qu'ils avaient furieusement combattue lors de son adoption, en 1977, c'est comme s'ils essayaient maintenant de l'oublier.

À moins qu'il ne s'agisse de faire oublier à leurs électeurs anglophones le souvenir de l'ancien ministre Clifford Lincoln, qui avait bruyamment claqué la porte du PLQ en décembre 1988 en compagnie de deux de ses collègues, Richard French et Herbert Marx, au cri de: «Rights are rights are rights!» On ne sait jamais, le Parti Égalité devrait peut-être attendre avant de se saborder.

Depuis qu'il a succédé à Daniel Johnson, la position de Jean Charest n'a jamais varié: il n'est pas question de toucher à la Charte de la langue française. L'an dernier, quand Diane Lemieux a entrepris de boucher le trou qui permettait de contourner les dispositions régissant l'accès à l'école anglaise en faisant un détour par l'école privée, les libéraux auraient préféré qu'elle fasse preuve d'un peu plus de souplesse, mais ils n'ont pas vraiment insisté.

Au sein du caucus libéral, Line Beauchamp est perçue comme une sorte de conscience nationaliste. Personnellement, elle ne sera pas plus encline à affaiblir la Charte qu'elle ne l'est déjà. Son conjoint, Pierre Bibeau, organisateur en chef du PLQ, est de la même école.

La vie politique est cependant pleine d'imprévus. M. Charest doit prier le ciel pour que la Cour suprême, qui vient d'accepter de se pencher à nouveau sur la question de la langue d'enseignement, maintienne les dispositions interdisant la fréquentation de l'école anglaise aux enfants dont les parents n'ont pas reçu la majeure partie de leur éducation en anglais quelque part au Canada.

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Outre la remise en ordre du système de santé, le nouveau premier ministre a promis une réingénierie complète de l'État québécois. Hier, il a entrepris de se donner une certaine marge de manoeuvre à la faveur du rapport de l'ancien vérificateur général, Guy Breton, qui lui a opportunément remis un inventaire de 4,3 milliards de dollars en «risques à combler». Le gouvernement s'assure ainsi un certain répit, mais l'équilibre des finances publiques demeurera une préoccupation de premier plan tout au long du mandat.

La dernière chose dont M. Charest a besoin, c'est bien d'une nouvelle crise linguistique qui viendrait monopoliser son agenda. En 1988, c'est précisément un jugement de la Cour suprême portant sur l'affichage commercial qui avait mis le feu aux poudres.

Déjà, le débat sur les défusions risque de prendre une coloration linguistique qui pourrait créer de sérieuses divisions à Montréal et plus encore au PLQ, dont la clientèle anglophone est résolument opposée aux fusions imposées par le gouvernement Bouchard. Au besoin, on peut compter sur le PQ pour jeter de l'huile sur le feu.

S'il fallait que M. Charest se retrouve en plus dans l'obligation d'utiliser la clause dérogatoire afin de maintenir les dispositions de la Charte de la langue française, comme M. Bourassa avait dû s'y résoudre à l'époque, sa position deviendrait pratiquement intenable.

Un autre qui doit souhaiter que rien de fâcheux ne se produise sur le front linguistique est le nouveau ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, qui compte entreprendre une tournée des capitales provinciales au cours des prochaines semaines.

L'expérience des années Bourassa démontre clairement que le degré d'ouverture du Canada anglais aux doléances du Québec peut varier considérablement en fonction des politiques linguistiques de son gouvernement, si fédéraliste soit-il. Au moment où M. Bourassa s'était résolu à inclure une clause dérogatoire dans la loi 178 afin de maintenir la règle de l'unilinguisme français dans l'affichage extérieur, il avait signé, 18 mois à l'avance, l'arrêt de mort de l'accord du lac Meech.

mdavid@ledevoir.com

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