Mère l'Oie mange du canard

Une ex-oie blanche, la biologiste Pascale Otis est devenue Mère l’Oie en titre.
Photo: Une ex-oie blanche, la biologiste Pascale Otis est devenue Mère l’Oie en titre.

En forme de triangle/Arrivent, planent et passent/Où vont-ils?... qui sont-ils?/Comme ils sont loin du sol/Regardez les passer, eux/Ce sont les sauvages/Ils vont où leur désir/Le veut par-dessus monts/Et bois, et mers, et vents/Et loin des esclavages/L'air qu'ils boivent/Ferait éclater vos poumons

-Les Oiseaux de passage, Jean Richepin

J'admire les oies blanches et encore davantage celles qui n'en sont plus. Pascale Otis a beau se prendre pour une oie, elle a perdu suffisamment de plumes dans la vie pour demeurer sur le plancher des poules, en compagnie de ses oies sauvages domestiquées. Celle qu'on surnomme «la Mère l'Oie» cacarde, cagnarde, criaille, glousse et siffle comme ses protégées, mais elle leur apprend aussi le langage humain. «Elles comprennent certains mots: "allez", "venez", "à la maison", et j'essaie de leur apprendre "jardin"», explique la jeune biologiste de 31 ans, qui héberge 13 oies des neiges et une trentaine de bernaches au centre d'interprétation et de recherche qu'elle a mis sur pied, avec l'aide du naturaliste François Pruel, il y a une dizaine d'années à Rivière-Rouge, dans les Laurentides.

C'est ici, près de la rivière où elle aime nager avec ses oies, qu'elle cultive son jardin intérieur et un vrai jardin, celui où elle cueille du maïs et des carottes pour nourrir ses «mémères». «Elles préfèrent les carottes, mais je ne leur en donne pas souvent, c'est trop sucré, ça les excite», dit-elle le plus maternellement du monde, suivie par une ribambelle d'oies intimidées par ma présence mais qui lui collent aux pattes (d'oie, forcément).

Les volatiles sauvages de Pascale ne sont plus des oies blanches au sens péjoratif du terme. Elles ont participé au tournage du film Le Peuple migrateur, sorti en 2001. Dès l'éclosion, elles ont été entraînées au son de l'ultra-léger utilisé dans le film. Pascale a prêté une dizaine d'entre elles et a rapporté une cinquantaine d'oeufs de l'Arctique canadien (de l'île Bylot) l'année suivante — elles ne se reproduisent pas en captivité — pour les besoins du film de Jacques Perrin. «Le film n'avait pas de prétentions scientifiques, c'est comme un grand poème avec une mission pédagogique», précise celle qui baptise chacun de ses oisons. La famille Otis est un grand duvet.

Plus je connais les humains, plus j'aime les oies

Comme pour l'oeuf et la poule, on ne sait plus ce qui est venu en premier. Pascale fait partie de la basse-cour et les oies font partie de Pascale. «La première chose qu'on nous apprend en science, c'est d'être détaché de notre sujet. Mais je ne peux pas; ce sont mes enfants.» Normalement, Pascale aurait dû euthanasier ses oies après la fin de ses travaux sur les protéines antigel de leurs pattes, mais elle a ouvert son centre pour leur permettre de couler des jours tranquilles. En liberté, ces oies vivraient de deux à quatre ans; en captivité, elles peuvent atteindre 20 ans.

Dès leur naissance, Pascale les «imprègne», c'est-à-dire qu'elle leur fait croire qu'elle est leur mère biologique. Elle dort avec les oisons durant deux mois, les gardant tout contre elle dans un tablier, puis couche avec eux dans la grange jusqu'à ce qu'elle n'ait plus à aller les border le soir.

«C'est ce qui me touche profondément: qu'un animal sauvage accepte la compagnie d'un être humain. Elles m'acceptent comme si j'étais une des leurs. Et elles savent très bien comment je me sens. Hier, j'étais fâchée contre mon ordi qui plantait et j'ai eu beau les appeler et leur lancer des carottes, elles n'ont jamais approché. Elles m'enseignent beaucoup sur moi...» Et lorsque Pascale prend ses ailes à son cou — ce qui arrive souvent —, les oies la boudent, comme de vrais enfants. «Je suis une oie, je migre moi aussi...», dit cet oiseau rare. C'est peu dire d'une fille qui a passé 15 mois en Antarctique en deux séjours et visité l'Arctique quatre fois.

Même si Pascale n'arrive pas à euthanasier ses oies, elle coupe le cou des canards qu'elle mange sans battre des cils. «Je ne le fais pas devant mes oies, par contre. Je ne sais pas comment elles réagiraient...», confie cette carnassière qui collectionne les crânes depuis sa tendre enfance; des chiens, des lapins, des cerfs, des rats, des marmottes, des porcs-épics, et des oies! «Ma mère retrouvait toutes sortes de choses dans son congélateur quand j'habitais encore à la maison. Même des serpents disséqués sous l'étiquette "soupe aux légumes". Si j'avais écrit "gros serpent", elle l'aurait jeté!»

À celle qui ne fait saisir les «supra coracoïdes» que 30 secondes et les différencie des «pectoralis» lorsqu'elle déguste son canard, on ne parle pas de simples «magrets». D'ailleurs, elle me met les trémas sur les i et me précise que ses bernaches ne sont pas des «outardes». «Au même titre que ce qu'on appelle une perdrix est en fait une gélinotte huppée!»

Allergique aux plumes et au flafla

Ironiquement, Mère l'Oie est allergique aux plumes: «Quand t'as une passion, tu t'arranges pour que ça fonctionne pareil... Je porte des masques.»

Compliment ultime, des bernaches sauvages ce sont ajoutées à sa basse-cour, préférant être nourries plutôt que migrer sans cesse. «Il y en a même une qui dort ici la nuit et passe ses journées au centre d'interprétation au village, à cinq kilomètres.»

À celle qui les connaît intimement, j'ai offert mon dernier livre, Je ne suis plus une oie blanche, le prétexte de ces retrouvailles entre oies blanches et celles qui n'en sont plus.

Parmi les choses que l'ex-oie blanche regrette, il y a ce voyage sur le Sedna IV, en Antarctique, à titre de biologiste et de participante au film Le Dernier Continent de Jean Lemire, qui l'a fait connaître du grand public. «J'ai été tellement déçue par l'aspect non scientifique du film, dit la biologiste spécialisée en physiologie animale, qui est également camérawoman-monteuse. «Ça n'enlève rien à la beauté des images ou à ce qui a été fait avec les écoles, précise-t-elle, mais mon objectif, ce n'est pas d'être une vedette dans un film d'aventures. Après cette expédition, j'avais le choix entre donner des conférences et passer à la télé ou m'en aller. Je suis repartie en voilier un an et demi dans le Pacifique; j'ai monté ma propre expé et embarqué des écoles pour nous suivre sur le Web à une échelle beaucoup plus modeste. Aujourd'hui, lorsqu'on me propose des projets d'expédition, je m'assure que le volet scientifique est au centre du projet.»

Au mot science, Pascale ajoute un «con». La «conscience» détermine sa démarche. Pour celle qui repart demain filmer les sables bitumineux de l'Alberta pour le compte de Greenpeace (même si ça fait un peu trop «menotté après mon arbre», selon son expression), la science doit servir de terreau à la conscience.

La seule question qu'il me reste à poser à la Mère l'Oie la déstabilise en plein vol. «Veux-tu des enfants un jour?» Elle lève les yeux, interloquée. J'aurais dû lui demander si elle voulait des oisons, elle aurait été moins surprise: «Drôle de question... Il me semble que je ne saurais pas quoi faire avec un bébé...»

Moi qui ne suis plus une oie blanche, j'ai la certitude qu'un bébé saurait quoi faire avec elle.

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cherejoblo@ledevoir.com

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Visité: le centre d'interprétation des oiseaux migrateurs L'oie-Zoo, à Rivière-Rouge (http://www.oie-zoo.com/), au nord de Mont-Tremblant dans les Laurentides. On peut y observer plusieurs espèces d'oies et de bernaches tout en circulant à vélo ou à pied. Les oiseaux migrateurs repartent dans un mois vers le sud. Celles de Pascale sont «éjointées» et ne peuvent pas voler.

Reçu: la dernière mouture d'automne de Nature sauvage, qui met en vedette «L'orignal, bête lumineuse». Un dossier sur le grand pic, ce menuisier de la forêt, et un texte du bestiaire de Serge Bouchard sur l'urubu à tête rouge: «Les vautours ont un coeur, là n'est pas la question. L'urubu a la tête de l'emploi, c'est tout, il en a aussi l'esprit.» Mettons que je préfère avoir été une oie blanche qu'un urubu à tête rouge...

Aimé: Carnets de l'Isle-aux-Grues de Julie Stanton et Régis Mathieu (Les heures bleues). Un joli recueil d'insulaires qui nous raconte la vie sur l'île hier et aujourd'hui. L'Hommage à Rosa Luxemburg avec ses oies blanches de Jean-Paul Riopelle y est reproduit. L'Archipel de l'Isle-aux-Grues regroupe une vingtaine d'îles et îlots, dont l'île aux Oies.

Consulté: le dernier Géo Plein Air, «Enfin l'automne!», pour choisir mes sentiers de randonnées. Un reportage inspirant sur un papa et son ado de fille qui se retrouvent à l'Île aux lièvres, située à 8 km au large de Rivière-du-Loup. On y trouve des eiders dont le duvet est très recherché.

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