Mises en marché

L’acteur autrichien Christoph Waltz fut couronné du Prix d’interprétation masculine au dernier Festival de Cannes pour Inglourious Basterds.
Photo: L’acteur autrichien Christoph Waltz fut couronné du Prix d’interprétation masculine au dernier Festival de Cannes pour Inglourious Basterds.

Certaines stratégies de mise en marché en disent long sur les valeurs de la machine postée derrière. Celle du film Inglourious Basterds de Quentin Tarantino, dans nos cinémas depuis hier, par exemple. Zoom sur la bande-annonce de cette fiction du cinéaste de Kill Bill campée dans la France occupée. Pas moyen de manquer Brad Pitt, Eli Roth et ceux qui incarnent les militaires américains juifs, tueurs de nazis. La jeune Française Mélanie Laurent, en résistante déterminée à trucider les leaders du IIIe Reich, hérite de quelques plans rapides. Mais ça prend de bons yeux pour reconnaître de profil, en pleine noirceur, le comédien autrichien Christoph Waltz en train de faire le salut nazi. Est-ce bien lui, au juste? Sa silhouette disparaît si vite...

On l'aura compris, Universal ne fonde pas sa pub sur Waltz, pourtant couronné du Prix d'interprétation masculine au dernier Festival de Cannes. Cet acteur domine tellement la distribution que Brad Pitt semble un amateur à ses côtés, mais à l'heure d'attiser le spectateur nord-américain, les studios jettent leurs stars en pâture et renvoient les métèques aux ténèbres extérieures. À moins qu'ils ne les récupèrent plus tard dans un autre film, en abaissant leur jeu pour répondre aux standards de Hollywood. Irritant! D'autant plus qu'à Cannes, Tarantino expliquait avoir songé à renoncer au tournage faute d'avoir trouvé l'interprète du colonel nazi polyglotte. «Christoph a sauvé le film», proclamait-il.

Il y a trois semaines, l'acteur et cinéaste Eli Roth accompagnait Inglourious Basterds à la clôture du festival Fantasia. Il s'affichait, comme Tarantino, en désaccord avec cette politique de marketing ethnocentriste. Deux camps s'étaient opposés, disait-il, créateurs contre vendeurs. Il avait été question de modifier la bande-annonce à la suite du Prix d'interprétation cannois. Mais basta! Les marchands ont triomphé, comme d'habitude. Pitt par-ci, Pitt par-là!

L'impérialisme culturel dans toute sa splendeur! Qu'il faille tabler sur des têtes d'affiche pour vendre un film se conçoit mille fois, mais écarter le coeur vibrant du long métrage pour autant, cela éclaire ce mépris des autres cultures, tellement courant à Hollywood qu'il tient du lieu commun. Quand même. On ne s'y fait pas. On espère un miracle, un réveil.

Courez toujours...

Cette oeuvre en quatre lan-gues tournée en Allemagne, avec des interprètes d'un peu partout, offrait l'occasion idéale d'ouvrir le champ, de dérouler le tapis rouge à des talents exceptionnels venus d'ailleurs à la promo. Occasion manquée. Une de plus. «La justice viendra sur nos pas triomphants», écrivait Aragon. On offre ces vers au grand acteur Christoph Waltz, qui fera, par son jeu, la démonstration directe au public de sa supériorité... à ceux qui n'ont pas le cerveau trop lavé par la culture du vedettariat, bien entendu.

Parlant d'Inglourious Basterds, plusieurs se demandent ce qui a bien pu changer entre la version présentée à Cannes et celle qu'on diffuse aujourd'hui après remontage. Même si des passages resserrés ici et là sont difficiles à identifier, certaines scènes tronquées au départ réapparaissent bel et bien au second montage. L'interrogatoire de la comédienne agent secret (Diane Kruger) par les basterds est un ajout. Le tête à tête au restaurant entre le tyran nazi (Christoph Waltz) et la jeune résistante (Mélanie Laurent), d'abord à moitié coupé et édulcoré, a repris son souffle et son impact. Le rythme d'ensemble apparaît meilleur. Cannes a servi de banc d'essai à un film inachevé. Du moins Tarantino tira-t-il le meilleur parti de cette tribune de luxe pour améliorer le produit. Bravo!

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Restons dans la mise en marché, sujet ô combien inspirant. L'ineffable Ian Halperin, auteur de la bio de Guy Laliberté, a bel et bien invité cette semaine une escorte, Nathalie MacLennan, à son lancement montréalais d'une version «enrichie» du livre en question. Hauts faits de cette blonde incendiaire: un trip à trois avec le créateur du Cirque du Soleil il y a plus de dix ans. (Voilà qui passionne. Pensez donc! Oh la la!) Le chapitre ajouté repose sur les insignifiantes révélations de la belle. Les biographies et leurs stratégies de lancement peuvent donner mal au coeur. On en est là.

Ça se vend autant que la junk food, remarquez, ces livres-là, les potins ayant la cote. Après parcours — c'est salissant, mais je lis vite! — de ses croustillantes et lucratives dernières bios, reconnaissons à Ian Halperin et à son éditeur Pierre Turgeon un excellent sens du timing et un flair de limiers. Michael Jackson, avec son portrait par Warhol mis en vente et ses funérailles, fait lui aussi encore l'actualité, promo inespérée pour les bouquins et le blogue maison d'Halperin. Même pas besoin d'une escorte pour faire «mousser» ses livres. Faudrait quand même le prévenir de jouer moins gros. Ça fait désordre quand le jupon dépasse...

Mais qu'attendre d'un écrivain qui profite de ces bios pour se ploguer lui-même à pleines pages? Il sait aussi comment faire saliver les foules, langue à terre comme le loup libidineux des animations de Tex Avery. Celle de Jackson constitue d'ailleurs un sommet du genre, puisqu'il n'est pour ainsi dire pas question de musique, ni d'un rapport quelconque passé ou présent avec la création. «Pipolisation» sauvage, nez dans les caleçons. Succès assuré. On pleure un peu...