Essais québécois - Des dogmes médicaux ébranlés

«L'institution de la médecine est éthiquement en faillite», lâche le médecin américain Nortin M. Hadler dans l'épilogue de son dérangeant essai intitulé Le Dernier des bien portants. Comment mettre son bien-être à l'abri des services de santé. Traduit (sommairement) par le docteur Fernand Turcotte, professeur émérite de médecine sociale et préventive à l'Université Laval, cet ouvrage est une charge solidement documentée contre la médicalisation abusive dont souffriraient les sociétés développées. Il contient des affirmations saisissantes qui ébranlent des dogmes médicaux solidement implantés dans les esprits.

Hadler ne s'adresse pas aux gens qui sont gravement malades, mais à ceux qui sont simplement inquiets et «dont la conviction d'être bien portants est attaquée». Il souhaite les convaincre qu'«être bien portant, c'est pouvoir faire face aux épisodes de maladie» en pouvant compter sur «l'amitié, la solidarité de la communauté et l'affection» plutôt qu'en médicalisant nos maux. Rhumatologue et professeur de médecine renommé, diplômé de Yale et de Harvard, Hadler n'a rien du gourou nouvelâgeux. «Réfutateur impénitent» qui s'inspire des enseignements de Karl Popper, il nous invite plutôt à un «scepticisme sain» afin de «profiter en toute sécurité de la médecine moderne sans y laisser sa santé».

Quand on est à peu près en bonne santé, selon lui, on peut espérer obtenir environ «80 ans de vie exempte de ces maladies qui minent toute capacité de leur faire face». Soixante-quinze pour cent des menaces à cette longévité sont liées au statut socioéconomique, au niveau de scolarité et à la satisfaction au travail. Des programmes de santé publique efficaces passeraient donc par une action sur ces déterminants. «La médecine contemporaine, précise Hadler, n'a d'intérêt qu'en ce qui concerne le dernier quart du risque de mortalité.» Et ses actions seraient très loin d'être toujours efficaces.

En se basant sur une abondante documentation scientifique, Hadler livre à ses lecteurs quelques conclusions renversantes. Ainsi, selon lui, «il n'y a pas de raison scientifique pour que l'infarctus et la thrombose tiennent les Nord-Américains sur le qui-vive». Le pontage coronarien ne procurerait «aucun avantage à 97 % des patients angineux» qui n'ont pas fait d'infarctus et aurait dû être abandonné il y a 15 ans puisque les traitements médicamenteux sont aussi efficaces. Pour ces mêmes patients, d'ailleurs, le traitement aux statines, qui réduit le cholestérol sanguin, serait inefficace.

Si vous avez de la fièvre et perdez du poids, une consultation médicale s'impose. Or, si vous êtes bien portant mais n'êtes plus dans la prime jeunesse, devriez-vous, suivant en cela l'injonction sociale, vous soumettre à des tests de dépistage du cancer du côlon, du sein ou de la prostate? Compte tenu des connaissances scientifiques actuelles, répond Hadler, cela ne vous sera probablement d'aucune utilité quant à votre longévité et risque même de vous pourrir l'existence.

Ainsi, selon le médecin, «il faut dépister 1000 personnes de plus de 50 ans pendant 10 ans pour prévenir un décès par cancer colorectal», et la personne dépistée, si elle ne meurt pas de cette maladie, ne vit pas plus longtemps. Hadler affirme aussi que la mammographie est «tellement grossière qu'elle en devient presque inutile» et devrait être abandonnée. Le dépistage du cancer de la prostate, de la même façon, serait inefficace et la prostatectomie, qui entraîne chez 15 % des hommes de l'incontinence urinaire et une dysfonction érectile, «ne change pas la date du décès». Toujours bien documentées, ces thèses iconoclastes feront sûrement réagir les spécialistes de ces domaines dont on est en droit d'attendre quelques éclaircissements. Un médecin de ma connaissance, à qui je faisais part de ma stupéfaction devant les thèses de Hadler, m'a répliqué: «Tout le monde sait ça, mais les décisions en ces matières sont moins médicales que politiques.» Est-ce vraiment le cas? On veut le savoir!

Soucieux de préserver l'autonomie des bien portants menacée par une médicalisation inutile et parfois nuisible, Hadler consacre de solides pages à notre rapport aux douleurs musculosquelettiques. Ces problèmes (maux de dos, douleurs cervicales ou articulatoires), écrit-il, sont normaux, généralisés et devraient être traités, sauf exceptions, sans recours médical. L'incapacité de leur faire face tiendrait moins, dans la plupart des cas, à leur gravité objective qu'à des «constructions sociales». Hadler parle d'une «plainte de substitution». Le besoin de consulter, dans ces conditions, vient moins du mal lui-même que du mal de vivre (insatisfaction familiale, financière ou au travail). Les interventions médicales lourdes visant ces afflictions seraient, au demeurant, inefficaces, tout comme les médecines dites douces. L'acétaminophène et l'appui de l'entourage vaudraient mieux.

Hadler réserve un semblable discours au problème de la douleur généralisée. Il en parle comme d'une «construction, une somatisation, élaborée en réaction à une existence vécue sous un destin malheureux». Cette douleur s'atténuerait souvent avec le temps, sauf chez ceux qui sont diagnostiqués fibromyalgiques. «Ce sont plutôt les actes thérapeutiques, encombrés de promesses non tenues concernant l'élucidation de leur problème et la guérison, qui sont eux-mêmes nuisibles, c'est-à-dire iatrogènes», suggère Hadler. Cet ouvrage, à la fois polémique et sérieux, nous incite presque à conclure que les bien portants qui n'ont pas de médecin de famille sont chanceux. On peut surtout, moins cyniquement, en tirer la conclusion que l'institution médicale nous doit quelques explications.

louisco@sympatico.ca

Le dernier des bien portants

Comment mettre son bien-être

à l'abri des services de santé

Nortin M. Hadler, m.d.

Traduit de l'anglais par Fernand Turcotte, m.d.

Presses de l'Université Laval

Québec, 2008, 340 pages