Les vieux gays

Le temps de terminer leur repas et d’enfiler quelques cafés, ces hommes à la tempe grise oublient, l’espace de quelques heures, la solitude et une certaine mise au rancart de leur propre communauté, trop avide de jeunesse.
Photo: Mata Hari Le temps de terminer leur repas et d’enfiler quelques cafés, ces hommes à la tempe grise oublient, l’espace de quelques heures, la solitude et une certaine mise au rancart de leur propre communauté, trop avide de jeunesse.

Même en pleine semaine de Divers/Cité tapageuse, on les entend peu: un grand-père homo presbyte froufroute moins fort qu'un travesti outré et en retard, c'est connu. Ils préfèrent la pénombre aux projecteurs, une vieille habitude. Mais ils existent. J'en ai trouvé une belle grappe.

Ils étaient bien 40 — à une tête blanche, une brosse poivre et sel ou une toison «Just for Men» près. Comme tous les dimanches, ils avaient réservé plusieurs tables au fin fond du Food Resto Lounge. Un établissement type au coeur du fameux Village: «absolument génial», d'après Machin; «horrible, horrible, horrible», selon Chouette, si on se fie aux fines bouches dilettantes qui alimentent

restomontreal.ca.

Surprise: un des convives affichait (pas mal) moins de kilomètres au compteur que moi. D'emblée, je supputai: sûrement le fils ou le petit-fils venu bruncher avec les potes de papa ou de papy. Pantoute, appris-je: le petit jeunot était une saison dans un couple printemps-hiver, formé l'été dernier. Et un véritable amour, qui plus est. Comme quoi tout est encore possible, même à l'automne de la vie.

Le joli minois de mai mis à part, tous les messieurs ici rassemblés étaient membres de l'ARC, les Aînés et retraités de la communauté. La communauté... quoi? La communauté. Point. «Quand le nom de l'association a été choisi, j'en avais suggéré un où le terme gay apparaissait, m'a expliqué Jean B. J'ai été battu à plate couture: il ne fallait pas que ça paraisse. C'est très facile de deviner pourquoi. On a un certain nombre de membres qui sont incapables de s'afficher à ce point.»

Secrétaire de l'ARC, retraité de l'enseignement, Jean B. m'avait réservé une place en face de la sienne, avec «journaliste» écrit sur un carton et un café encore chaud (qui goûtait le carton, mais ce sont les attentions que j'ai goûtées). Jean B., je l'ai reconnu entre 40 aînés, à un chauve près; sa binette figure en page d'accueil du site Web de l'association, où il prend la pose avec les autres membres de l'exécutif: Raymond B., Gilbert O., Lionel L... Pourquoi cet anonymat, monsieur B.? Le Québec n'est pas l'Iran, où l'on pend les homos en public, ce qui est un non-sens puisque, selon le président Ahmadinejad, ce «phénomène» n'existe pas dans son pays.

«C'est l'esprit de l'association. Personnellement, ça ne me dérange pas qu'on sache mon identité, je m'appelle Jean Boisvert. Mais comme personne n'écrit son nom de famille... Et c'est toujours un défi de réunir suffisamment de monde pour participer au fameux Défilé de la fierté.» L'an dernier, 23 membres de l'ARC (sur 120) ont répondu à l'appel. «Quand nous sommes passés devant la commentatrice du défilé, elle a crié: "Y'ézon laissés sortir; ça va swinguer à l'hospice tout à l'heure!" Quelques-uns ne l'ont pas trouvée drôle, moi oui.»

J'ai regardé alors ces hommes qui terminaient leur repas, guillerets, heureux d'être gays ensemble, oubliant l'espace de quelques heures la solitude et une certaine mise au rancart de leur propre communauté trop avide de jeunesse. Des survivants d'une époque où ils étaient de dangereux hors-la-loi pervers, amoraux et anormaux, entre autres qualificatifs, aujourd'hui libres de suivre d'un oeil appréciateur le galbe de deux miches mâles en route vers les w.-c. Les water-closets. Belle coïncidence. Les toilettes ont longtemps été (et le sont encore) un haut lieu de rencontres clandestines. Et pour ce qui est du «closet», le placard, ils savent ce que c'est. Certains l'habitent encore en partie, les autres ont résilié le bail sans pour autant oublier l'odeur de renfermé et le tissu de mensonges qu'ils y ont laissé.

L'histoire de Pierre-Paul

«C'est Janette Bertrand qui m'a mis au monde.» Assis à la droite de Jean, «l'enfant» de madame Bertrand, un septuagénaire prénommé Pierre-Paul, me fixait depuis un bon moment. Il ne me draguait pas. Pierre-Paul a grandi dans une famille très religieuse; nous étions dimanche, il avait envie de se confesser, j'étais là pour écouter.

Janette avait invité des pères gays à venir parler pour parler à son émission. Pierre-Paul, marié depuis plus d'un quart de siècle et père d'un grand garçon, ne pouvait le croire: il n'était donc pas le seul à vivre dans un cauchemar? «La nuit, dans mes rêves, je couchais avec des hommes; le matin je pleurais. Je n'acceptais pas, je ne comprenais pas pourquoi j'étais comme ça. Je me refusais à regarder les hommes. Je parlais contre les gays.»

Pendant encore une dizaine d'années, il a continué la mascarade, «par peur du rejet». Ce qui est arrivé quand l'une de ses soeurs fut mise au parfum. «J'ai compris ses réticences. Un jour, peut-être, elle l'acceptera. Moi, ça m'a pris 35 ans.»

Depuis, son ex-femme a rencontré un autre homme. Et Pierre-Paul? Il n'a pas eu la même chance. Je n'ai pas osé lui demander s'il avait un jour connu l'amour, le genre qui hantait ses nuits. J'ai redouté sa réponse. «Je ne regrette pas ma vie, a-t-il ajouté, peut-être pour me rassurer. Je suis arrière-grand-père, ça m'a apporté beaucoup. Mon fils et moi, on se téléphone toutes les semaines. Je lui dis souvent: "Tu sais, c'est pas facile pour papa de vivre dans la minorité. Souvent, il faut retourner dans le placard."»

Là où il vit, dans un immeuble à logements, il craint que «ça» se sache. Et redoute le jour où il sera obligé d'entrer dans une maison de retraite «normale». «Je peux comprendre qu'un hétéro qui vit avec sa femme depuis 60 ans ait de la difficulté à concevoir que deux hommes puissent s'aimer. Mais ce sera difficile, je serai obligé de me censurer. Chez moi, j'ai des photos artistiques qui définissent mon orientation.» Je l'ai regardé, soupçonneux: «Artistique, Pierre-Paul?» Il a ri. «Oui, artistique. Et quand des gens viennent à la maison...» Vous les retournez, et derrière c'est la Vierge Marie? «Non. Je suis à l'aise, je les laisse comme ça.»

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Divers/Cité, la fête gaie de Montréal, jusqu'au 2 août

Food Resto Lounge, 1470, rue Sainte-Catherine Est.

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Trudeau, ce héros

1969: 40e anniversaire de Woodstock et d'«On a marché sur la Lune»? Pourquoi pas, si on aime la boue et les cratères. Mais pour tous les gays au pays, même ceux qui boudent le Village et ont horreur de Dalida, «1969, c'est l'an 1 de nos revendications», dit Laurent McCutcheon. Pour ce militant de longue date, président de Gai écoute et de la Fondation Émergence, l'adoption du «bill omnibus» — qui décriminalisa l'acte homosexuel (la sodomie) entre adultes consentants en privé au Canada, jusque-là passible de cinq à quatorze ans d'emprisonnement — représente un petit pas pour l'homme, mais un bond de géant pour les homos.

J.-Y. G. En 1969, vous aviez...?

L. M. Vingt-six ans. Je travaillais dans la fonction publique comme éducateur chez les jeunes délinquants. Comme je n'étais pas marié, on me présentait des filles trois fois par semaine. J'étais populaire, j'avais un style qui plaisait aux femmes.

J.-Y. G. Tombeur, va!

L. M. J'étais plutôt macho, costaud. Personne ne se doutait de rien. Je suis sorti avec des filles un certain temps.

J.-Y. G. Comment viviez-vous votre homosexualité?

L. M. Je ne pouvais accepter une chose que la société considérait comme un acte criminel et une maladie mentale. Je ne savais même pas ce que c'était. Par contre, je savais que c'était un stigmate, je vivais dans la peur de rencontrer quelqu'un, d'être démasqué, de perdre ma famille, mon travail et mes amis, et comme en plus je travaillais avec des jeunes...

J.-Y. G. Vous êtes sorti du placard assez tôt, à une époque où, peu importe qu'on fût gay, lesbienne ou transsexuel(le), ça prenait vraiment des couilles.

L. M. J'ai fait mon coming out public vers 1975. Dans mon milieu de travail, quelques-uns l'ont su, par un ami d'un ami qui l'a dit à un autre. Des âmes charitables se sont chargées de diffuser la bonne nouvelle... Mais j'avais l'avantage d'être le directeur.

J.-Y. G. Qui dit «bill omnibus» pense Pierre-Elliott Trudeau, qui a voulu «sortir l'État des chambres à coucher de la nation» dès 1967, quand il était ministre de la Justice.

L. M. Il fallait quelqu'un d'exceptionnel, dans ce temps-là, pour parler d'homosexualité. Personne d'autre que Trudeau, une mégastar en pleine trudeaumanie, aurait pu faire ça. En 2005, la Fondation Émergence lui a remis à titre posthume le prix Lutte contre l'homophobie. Alexandre, son fils, est venu le chercher.

J.-Y. G. Avez-vous dans votre salon une photo de lui avec des cierges, un genre d'ex-voto?

L. M. (Grand éclat de rire). Non. Sérieusement, le seul gouvernement qui a fait quelque chose pour le droit des gays sans y être forcé par les tribunaux, c'est celui de Trudeau. Indépendamment de la question politique, dans ce dossier, Trudeau a été vraiment remarquable.

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