Quarante minutes de lutte avec le roi de nos rivières

Finalement, le pêcheur et le saumon sont tous deux gagnants: l’un a eu la bataille de rêve avec le roi de nos eaux, et l’autre a retrouvé la liberté, qu’il a bien méritée par sa ténacité, son courage et sa rage de vivre.
Photo: Finalement, le pêcheur et le saumon sont tous deux gagnants: l’un a eu la bataille de rêve avec le roi de nos eaux, et l’autre a retrouvé la liberté, qu’il a bien méritée par sa ténacité, son courage et sa rage de vivre.

Le ciel roule de noires mécaniques comme s'il s'apprêtait à donner une raclée à la terre. Les eaux brunes de la rivière Malbaie, déjà ferrugineuses, ont maintenant la couleur d'un café bien tassé, comme celui que je pourrais être en train de siroter douillettement à une heure aussi matinale. Entre la pluie qui s'en vient et les remous de la puissante rivière gonflée comme en période de crue printanière, je tente de ne pas perdre pied sur les roches tout en préparant mon plan d'exploration de la fosse, juste devant moi. Nonchalamment, j'étends ma soie sur une courte distance pour prospecter la tête du bassin où j'espère qu'un saumon viendra peut-être se reposer dans la matinée.

Les premiers lancers à la barre du jour sont toujours un peu vagues et imprécis parce que le cerveau, qui tente de planifier la journée, demeure malgré tout plus éveillé que les muscles, dolents après les bagarres de la veille avec d'autres saumons.

J'en suis à regarder l'amont du rapide et la pluie qui vient quand soudain, en aval, un coup puissant passe à deux doigts de me faire échapper ma ligne. Heureusement, je ne retiens pas ma soie avec mon autre main et c'est le frein du moulinet qui oppose juste ce qu'il faut de résistance pour que le saumon se pique lui-même en plongeant. «Pêcheur de truites», m'avait lancé un jour avec son oeil moqueur le défunt Richard Adams, alors que je venais de rater par un ferrage intempestif une magnifique torpille d'argent.

Piqué au propre et au figuré à quelques mètres de moi, le combattant bondit complètement dans les airs pour me montrer à qui j'ai affaire et me donner un avant-goût de ce qui m'attend. À voir la largeur de l'éclair argenté et du remous de sa rentrée violente dans la fosse, je mobilise d'urgence tous mes muscles endormis et plie les genoux pour absorber la tension qui amène en deux secondes ma canne au point de rupture, comme si elle retenait une enclume en chute libre.

Mais le costaud est un finaud qui décide de m'étudier sans me voir. Il me tient tête de longues minutes sur place dans la fosse où il teste la résistance et la subtilité de son adversaire par de violents coups de tête. Je prie le ciel que tous les noeuds entre l'hameçon et mon bas de ligne tiennent le coup. Heureusement, la veille, Ronald Desbiens, le président de la corporation Saumons de la rivière Malbaie, avait remplacé d'autorité mon bas de ligne pour hausser sa résistance à 20 livres. Une attention d'une valeur inestimable dans un moment pareil.

Mon adversaire tourne en rond, rageur. Il explore tous les coins de la fosse, feinte de petites fuites, plonge, remonte, revient soudainement sur sa trajectoire pour mieux retendre violemment le fil qui nous relie avec l'intensité du regard de deux adversaires qui s'étudient avant le corps à corps. Après 20 minutes de ce manège, j'entreprends de forcer un peu mon saumon en relevant ma canne pour l'attirer vers la surface. Mais il réplique à ma parade avec l'autorité de celui qui entend démontrer qu'il mène le jeu. Il fonce en profondeur puis bifurque violemment, mais cette fois il quitte la fosse, située en bordure de la rive, et fonce sans prévenir dans le puissant courant central de la rivière où des vagues d'un mètre défilent à une vitesse affolante.

Le poids du monstre, ajouté à la puissance de la rivière, me font craindre un instant de tout perdre ou, pire, de voir ma prise filer beaucoup plus bas dans le cours d'eau, m'obligeant à faire du saute-mouton sur les grosses roches qui stabilisent la rive. Comme pour me narguer par sa force, voilà que mon saumon, malgré la puissance du courant, s'offre un bond considérable en plein milieu du bouillon central de la rivière, qu'il survole un instant dans un étalage de puissance indomptée absolument sidérante. Pendant tout ce temps, mon moulinet siffle d'impuissance parce que son frein n'arrive plus à contenir le déchaînement des forces conjuguées des rapides et du saumon. Toute la soie de 30 mètres est sortie depuis un bon moment et je regarde avec anxiété s'amenuiser le fil de réserve quand, soudain, je vois réapparaître ma torpille argentée de l'autre côté de la rivière, à plus de 100 mètres de moi. Comme s'il n'acceptait pas cette nouvelle frontière que lui impose la rive opposée, il bondit dans les airs à trois reprises à cinq mètres de cette rive.

En sueur, les bras dopés d'adrénaline, j'entreprends de le ramener à travers le rapide, quitte à céder à ces deux complices encore quelques dizaines de mètres de ligne. Quand la bête revient dans les eaux plus calmes en aval de la fosse où je l'ai attrapé, je sens que la chance tourne de mon côté. Je dois évidemment céder à sautes d'humeur toujours aussi furieuses en lui laissant toute la corde dont il a besoin pour finir par réduire, mètre par mètre, la distance qui nous sépare.

Ronald, ameuté par mes cris, est là maintenant, tout fin prêt avec l'épuisette et regarde avec l'oeil du connaisseur le combattant vaincu, épuisé, qui se laisse désormais attirer vers la rive, en flottant sur le côté. Quand Ronald me dit: «Recule-le», je relâche la tension de la ligne et le courant pousse le magnifique saumon directement dans l'épuisette. Quarante minutes se sont écoulées, qui se soldent à l'avantage du pêcheur car la mouche, une classique Muddler à queue rouge, s'était piquée dans la partie la plus solide du saumon, le cartilage du nez. N'eût été de cette chance, l'issue de la bataille aurait pu être fort différente. Mais pas pour le saumon en fin de compte, que je réanime en l'oxygénant par un mouvement de va-et-vient dans l'eau, pour actionner ses branchies malgré sa fatigue.

Au bout de trois minutes, l'énergie revient dans la torpille d'argent, qu'on a mesurée et photographiée. Quand ses mouvements indiquent que ses batteries se sont rechargées, je le pousse doucement dans le courant qu'il explore doucement, surpris de cette chance inespérée, avant de déguerpir d'un puissant coup de queue.

Allez, va faire de beaux saumoneaux, courageux combattant dont la beauté, la puissance et la rage de vivre imposent au pêcheur de lui faire l'hommage de le gracier. Un geste qu'heureusement la réglementation impose dans cette rivière en voie de restauration, dont nous vous raconterons prochainement l'extraordinaire renaissance.

Ça vous donne-t-y le goût? Moi, si!

n Lecture: Plantes sauvages des milieux humides, par Michel Sokolyk et Julie Boudreau, Les Éditions de l'Homme, 173 pages. Certes, on s'abstient souvent d'y pénétrer en raison des bibittes et des sols incertains. Mais que de merveilles, ces milieux humides recèlent! À travers 175 descriptions et plus de 500 photos, les auteurs nous initient aux beautés du cypripède royal, de la lobélie du cardinal et, pourquoi pas, du lythrun salicaire, indésirable mais si magnifique, ou de l'iris versicolore, l'emblème floral du Québec depuis 1999 dont nous détruisons si allègrement les milieux de vie...