Routes de papier

Jean-François Bourgeault, gérant de la boutique Aux quatre points cardinaux, ne perd pas le nord souvent. Et le GPS n’a pas encore détrôné la bonne vieille carte topographique. Ils voyagent désormais en tandem.
Photo: Jacques Nadeau Jean-François Bourgeault, gérant de la boutique Aux quatre points cardinaux, ne perd pas le nord souvent. Et le GPS n’a pas encore détrôné la bonne vieille carte topographique. Ils voyagent désormais en tandem.

Non, je ne me ferai pas prier pour perdre le nord cet été. Arrivederci Homa, basta la 40, la 10 ou la 15. On enfilera la 91 plein sud. À moins qu'on ne pousse la chance, happy go lucky, sur la 95 qui vous relie le nord du Maine jusqu'à Miami, Florida, en un jour et cinq heures (29 heures sans pause-pipi), selon Google Maps; trois jours si vous dormez au gaz.

Et puis, question de ne pas perdre le nord trop longtemps, on terminera le tour de piste par la 132, direction Gaspé, jusqu'au Festival de musique du bout du monde. La 132 est un voyage dans le voyage comme la Gaspésie est un pays dans le pays. Faut vraiment être à l'ouest (une expression de ma Bretonne préférée qui veut dire «être ailleurs», «égaré») pour ne pas connaître l'est du pays.

À l'ouest ou pas, j'irai me perdre dans les latitudes et les longitudes, les forêts et les légendes. Je m'y égare déjà et tous les espoirs de revenir à bon port sont permis puisque, pour l'instant, je rêve dans mon lit avec le portable installé sur les genoux. Je m'évade sur une table, la carte déployée sur des routes de vacances aussi probables qu'inespérées, désencombrées, pavées de frais, inconnues des hordes de vacanciers, parfaites. Pour l'instant, nous filons le parfait bonheur.

Dans la légende, je retrouve toutes sortes de petits symboles distrayants, tantôt une voie ferrée, tantôt une frontière, jamais de nids d'elfes ou de ravages de chevreuils. Mes cartes parlent un langage qu'il faut traduire, puis imaginer.

La carte routière n'a jamais été aussi présente dans nos vies; au bout des doigts ou de la pointe de la flèche, on la consulte plus qu'avant et on gamberge davantage, forcément, ne serait-ce qu'en pensées. Voyager sur place n'a jamais été si facile, grâce à Google Earth notamment.

Par contre, on s'arrête moins souvent chez le pompiste pour demander son chemin, le GPS nous accompagne partout, Mapquest aussi, c'est la vie. Nous empruntons tous les mêmes chemins.

L'itinéraire littéraire

La Terre cultive ses légendes, et certains, plus aventuriers que d'autres, les parcourent pour ensuite nous en faire un dessin tout en dénivelés, serti de fines lignes bleues. Ce sont les cartes, les atlas, les globes terrestres, premiers égarements de l'enfance sur l'échevellement structuré de la mappemonde. En lisant le géographe Gilles Lapouge et son délicieux récit (essai? mémoires? déambulations?) La Légende de la géographie (Albin Michel), je visite les berges d'un monde à la fois imaginé et réel, celui d'un écrivain qui m'emmène parcourir le globe avec lui, de façon poétique et historique.

Il a l'itinéraire littéraire, Lapouge: «Ma topographie emprunte les chemins vicinaux. Elle voit des îles dans le ciel. Elle croit que les vents sont un pays. Elle se demande pourquoi on n'a pas tracé des mappemondes de la lumière, de la brume. Je voudrais faire la géographie des ombres de l'automne. Des géographies pour oiseaux et pour marmottes. La mienne court la poste. Elle avance sur des routes qui n'existent plus et qui sont enfouies sous deux siècles, trois siècles d'humus, d'histoire et de mort. [...] Elle est persuadée que les crèches de Noël, les rides d'un visage ou les réseaux de chemins de fer sont des cartes de géographie. Elle ne néglige pas les provinces que gèrent Ma mère l'Oye, Ptolémée, Bécassine, Mercator, Hérodote, Lewis Carroll, Érastosthène, le Chat Botté, Anaximandre, Daniel Halévy, Joseph Conrad, Chateaubriand et Vidal de La Blache.»

Oui, il fut un temps où la Terre était aussi plate que les cartes. Il fut un temps où les cartographes étaient sommés de mentir sous peine de mort. Mais jamais la carte n'a cessé de vivre car son tracé n'est pas arrêté, il évolue sans cesse avec nous.

En pissant

L'hiver dernier, au bout de notre route de campagne, mon B est allé pisser sur les États-Unis, sur la borne-frontière, visiblement excité par l'idée de transgresser les lois de la nature sans passeport ni douanier en vue. L'explorateur, le véritable initiateur des cartes, est un enfant qui pisse plus loin, qui s'égare en chemin, la vessie pleine d'entrain.

«Imaginons que les voyageurs primitifs aient eu à leur disposition le GPS, cet appareil de navigation qui commande à nos automobiles. Ils se fussent alors dirigés, droit et sans hésitation, sans détours, vers le pays qu'ils ont résolu de découvrir», rappelle Lapouge. Autant dire que Colomb n'aurait pas découvert l'Amérique, Cartier le Canada et Alice le Pays des merveilles. «Avec le GPS, poursuit le géo, il n'y a pas mèche pour s'égarer. Conséquence: les usagers du GPS n'ont aucune idée des somptueux décors qui bordent l'Orénoque. Du pays qu'ils dévoilent, ils ne voient presque rien, et seulement le visible. Comment pourraient-ils s'y prendre pour déceler les choses cachées, les no man's lands, les berges, pour mesurer ces étranges provinces qui régnaient silencieusement dans leur néant, insoucieuses de nos cadastres et de nos mappemondes, depuis le début des choses?»

Lapouge nous explique la naissance de la géographie, cette «science trop humaine», et de la cartographie, «cet art de la miniature», un roman entre la vérité et le mensonge, entre mers et mondes, qui «permet aux hommes de dessiner, par déduction, ce qu'ils n'ont pas vu».

Voilà bien ce que je me souhaite cet été: partir à l'aventure en 3D comme l'ont fait Catherine de Médicis et son fils, le roi Charles IX, qu'elle emmène prendre un bain de géographie durant 28 mois, un grand Tour de France de 1564 à 1566 pour connaître son royaume. Dix mille personnes les accompagnent dans la chevauchée: «Une ribambelle de médecins et d'officiers de cuisine, des joueurs de luth, neuf nains, un escadron de demoiselles galantes, des antipodistes et des poètes, des soldats et des gens d'armes», raconte Lapouge.

Je n'en demande pas tant et préfère voyager léger. Et puis, on le sait trop bien, ce n'est pas tant la destination qui compte que le copilote avec qui perdre la carte.

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Appelé: à la boutique Aux quatre points cardinaux (www.aqpc.com). L'arrivée des GPS a sensiblement modifié nos habitudes il y a cinq ans. Mais la carte sur papier a repris du service depuis peu, les gens s'étant lassés de n'avoir qu'un horizon de 3 pouces sur 4. Donc, la carte topographique persiste pour la vue d'ensemble et pour préparer un itinéraire. Le GPS est davantage utilisé pour s'orienter. Les globes terrestres se vendent toujours à Noël et la rentrée des classes (j'en ai trouvé un à 5 $ dans une vente de garage!) et les cartes du monde sont toujours aussi en demande, surtout depuis 2001, pour comprendre les grands conflits mondiaux...

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Aimé: le film L'Heure d'été avec la Binoche en blonde. Une fille à New York, un garçon à Pékin, un autre à Paris, une vieille dame qui sent sa fin venir ne sait pas comment son legs, important du point de vue artistique, sera transmis. La mondialisation et ses effets sur le patrimoine. Quand la géographie vient foutre le bordel dans la lignée et l'héritage autant matériel que moral.

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Consulté: avec mon B L'Atlas Gallimard Jeunesse pour voir les pays où son papa voyage et ceux où il compte aller. Très bien construit visuellement, avec des légendes claires sur les problèmes d'environnement ou les types d'agricultures et les principales industries. Une introduction sur la fabrication et l'historique des cartes et sur les nouvelles techniques par satellite. Tous les drapeaux en intro.

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Adhéré: à la coop de solidarité des terroirs de Portneuf et aux idées avant-gardistes d'Éric Proulx, conteur, chevrier et surtout artisan fromager de la ferme Tourilli, à Saint-Raymond-de-Portneuf. Contre 100 $, je suis membre de soutien. Ce projet écotouristique (bistro, fromagerie, centre d'interprétation de la paysannerie) du manger fier et vrai a pris naissance dans la blogosphère et sur Facebook. Le film Les Alimenteurs devrait les aider... Penser globalement, agir localement. «Pour de vrai», faut prendre la poudre d'escampette et aller faire un tour ou envoyer un chèque pour annoncer sa visite, ça fait toujours plaisir. www.lesgrandsrangs.com.

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Cartographe amateur

Parole de B, un matin, en auto: «Maman, pourquoi il y a des culs-de-sac dans la vie?» «Pour nous obliger à prendre une autre direction...»

À quatre mains

Elles sont deux, deux soeurs, et elles écrivent un blogue à quatre mains, chacune de son côté du fleuve. Elles sont pertinentes et impertinentes, drôles et tendres, articulées et cinglées.

Bref, ça sent les vacances toute l'année dans ce carnet. Elles ont déjà essayé de lâcher et y a eu une manif, pouvez imaginer...

Ça s'intitule Journal à quatre mains ou deux soeurs impertinentes qui n'ont pas repeuplé le Québec - Revival des soeurs Groult, version débridée. Pour faire plus court, vous tapez: www.journalaquatremains.blogspot.com.

Devriez vous rendre, sinon vous faites un Mapquest.

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www.chatelaine.com/joblo

cherejoblo@ledevoir.com