Essais québécois - Trois-Rivières en billets et en musique

Connaissez-vous l'écrivain québécois Fernand Gagnon? Probablement pas. Son nom ne figure dans aucune anthologie de notre littérature. Ça se comprend. L'homme, en effet, était journaliste et n'a jamais publié de livre de son vivant. Né à Trois-Rivières en 1913 et décédé en 1988, il fut tour à tour reporter, chroniqueur municipal, courriériste parlementaire à Québec, chef de pupitre, éditorialiste, rédacteur en chef, gérant de la rédaction et directeur-gérant du Nouvelliste entre 1939 et 1975.

Pourquoi, alors, en parler comme d'un écrivain? Parce que Gagnon, sous le pseudonyme de Maxence, a aussi publié, dans le même journal, entre 1939 et 1944, 239 billets dont la qualité littéraire est remarquable. Ils sont réunis et publiés en livre pour la première fois dans Les Billets de Maxence, 1939-1944, grâce aux bons soins de son fils Pierre et de la bibliothécaire Louise Tousignant.

Dans son guide Le Métier de journaliste, Pierre Sormany définit le billet comme «une petite chronique ou un commentaire court, qui n'a pas la prétention de fournir une argumentation complète, mais qui souligne succinctement un aspect particulier de l'actualité, souvent sur un ton humoristique ou sarcastique». Cette définition s'applique surtout à la pratique actuelle, et de plus en plus rare, du genre. Dans la première moitié du XXe siècle, les billettistes, assez nombreux dans nos quotidiens, notamment dans Le Devoir, adoptent une approche nettement plus littéraire.

Dans Une heure à soi (Nota bene, 2005), une anthologie qu'il leur consacre, Vincent Charles Lambert explique que l'art du billet, à l'époque, «consiste en l'aveu retenu d'une subjectivité». Le billettiste, écrit-il, n'a rien d'un polémiste. Cette posture, cela étant, ne relève pas d'un conservatisme, mais d'un pari existentiel: «le choix d'une lenteur, d'un regard qui se porte, le plus souvent, sur une scène de la vie ordinaire, sur un moment privilégié, cependant que tout, alentour [...], paraît fuir dans une hâte inquiète».

Les textes de Fernand Gagnon s'inscrivent dans cette tradition plus littéraire. En les présentant comme «une chronique d'anecdotes trifluviennes et de réflexions, petites et grandes», Pierre Gagnon fait presque preuve de trop de modestie au nom de son père. Sans être tous relevés, ces billets transcendent nettement l'anecdote régionale, rarement évoquée avec précision d'ailleurs, pour atteindre au statut de brèves méditations étonnamment bien tournées, compte tenu du rythme de publication.

En 1940, réfléchissant à la démocratie, Maxence parle de «l'électeur, roi d'un jour dont le trône glorieux est une boîte à scrutin et le sceptre, signe de sa souveraineté, un crayon de mine, malheureusement retenu par une ficelle, comme pour marquer l'éphémère durée de son pouvoir ou pour symboliser le lien qui l'attachera bientôt au destin qu'il se fabriquera par son vote».

Les luttes féministes (vote, travail), à l'époque, commencent à occuper les esprits. Maxence, à cet égard, ne cache pas ses préjugés, mais tente de se montrer ouvert. En 1939, appelé à couvrir une causerie sur le rôle et les droits de la femme, il avoue qu'il s'attend à entendre une conférencière «grande, grosse, avec une voix grave, un peu dépourvue de féminité». Il se dit alors surpris de voir «apparaître cette charmante dame, grande c'est vrai mais délicate et élégante», et dont les arguments commencent à le con-vaincre. Plaidant plus tard pour la femme au travail parce que «le charme de sa présence compense toutes ses faiblesses», il se fera rabrouer par une lectrice pour cet appui malicieux.

À la fois partisan et critique du changement social, Maxence déplore le règne du bruit et de la vitesse modernes tout en les chantant. Catholique serein, il choisit l'esprit de la Toussaint contre le «matérialisme jouisseur» de l'Halloween. La jeunesse, qui de tout temps a affiché les mêmes qualités et défauts, n'a pas à être critiquée, même s'il est vrai que «l'évolution» est passée par là aussi. «De mon temps, écrit-il, les jeunes filles, même à seize ans, s'amusaient avec des poupées, aujourd'hui, plusieurs jeunes filles de cet âge jouent avec des soldats qui ne sont pas en plomb.» Ce qui ne change pas vraiment, constate-t-il toutefois, c'est la fragilité de nos opinions, plus souvent dictées par «une impression bien passagère» que par une «étude approfondie de la chose».

«Il ne faut pas épuiser son émotivité en regrets, écrivait Maxence, en 1939, à Noël. Les regrets sont les fleurs flétries de nos ambitions et de nos espoirs trompés. Inutile de les pleurer, cette rosée amère ne les féconderait pas.» Un peu de mélancolie trifluvienne, en cette année du 375e anniversaire de la ville, fait toutefois du bien.

Et de la musique

«Une ville sans musique est une ville sans âme, écrivait Maxence; et il faut être bien blasé pour ne pas aimer la fanfare.» La bibliothécaire et chercheuse Amélie Mainville, dans La vie musicale à Trois-Rivières, 1920-1960, montre que ce sont essentiellement des amateurs, férus de «belle musique», qui ont animé les fanfares et chorales trifluviennes de l'époque.

Durant la période 1935-1950, quelques professionnels locaux — J.-Antonio Thompson, Anaïs Allard-Rousseau, Bernard Piché — prennent en charge la direction de ces dilettantes et initient le public à la grande musique. Les foules ne sont pas toujours au rendez-vous, le financement de ces activités est ardu, les structures d'enseignement tardent à se mettre en place, mais, malgré tout, «la scène musicale locale est bien vivante». Dans les années 50, toutefois, «le déclin de l'esprit amateur», notamment lié à la modernisation du Québec, s'accompagne d'une désaffection du public.

Aujourd'hui encore, note Mainville, les animateurs du milieu artistique trifluvien, malgré une amélioration de la situation, doivent, comme leurs prédécesseurs, oeuvrer «sans relâche pour stimuler la culture musicale locale». Souhaitons que cet été anniversaire la fasse entendre!

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Les billets de Maxence, 1939-1944

Fernand Gagnon

Septentrion

Sillery, 2009, 404 pages

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La vie musicale à Trois-Rivières

Amélie Mainville

Septentrion

Sillery, 2009, 132 pages

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