Au pays d'Adrien Gagnon

Mon grand-père racheta un jour les brevets et le bâtiment principal d'une fabrique de médicaments «patentés». La compagnie était spécialisée dans des élixirs conçus autant pour les chevaux que pour les humains. Bien sûr, seule la publicité, élevée au niveau de la propagande, était capable d'accorder une quelconque valeur à de pareilles panacées.

Un des hommes qui travaillaient là, au temps de la gloire de la fabrique, racontait volontiers que le «remède» le plus célèbre de l'entreprise, la Muskalene, un baume pour la peau auréolé de toutes les vertus, était fabriqué avec de la simple vaseline, des jaunes d'oeufs et du colorant... On mélangeait le tout grâce à une grande pelle en fer, la même qui servait, précisait-il malicieusement, à malaxer un autre produit miracle, celui-ci conçu pour les chevaux.

Condamnée par les nouvelles lois de la santé publique, l'entreprise ne valait guère plus que le prix du bâtiment qui l'abritait, ce pour quoi mon grand-père s'en était d'ailleurs porté acquéreur.

Nous sortions alors de l'ère du chamanisme industriel, avec son lot de potions, de décoctions et d'élixirs divers. Débutait l'ère de la rigueur scientifique, avec ses laboratoires et ses analyses. Les croyances ont-elles disparu pour autant? À Stanstead, dans les Cantons-de-l'Est, la fabrique artisanale d'un baume conçu en 1898 pour le pis des vaches, a vu ses ventes décupler depuis le jour où, en 2000, une jolie chanteuse, Shania Twain, a assuré qu'elle s'en enduisait le visage pour son plus grand bénéfice...

Il faudrait un jour écrire la formidable histoire des croyances populaires en matière de santé. Un long chapitre, évidemment, serait à consacrer à l'univers de la naturopathie et des vertus alléguées de certains «produits naturels». On y parlerait, bien sûr, de la formidable histoire d'Adrien Gagnon, père d'une lignée de «produits» constitués d'«ingrédients prouvés en clinique» (sic) et de «préparations dignes de confiance» qu'on trouve désormais partout en pharmacie.

Adrien Gagnon vient de se voir consacrer, à l'enseigne des Éditions Quebecor, une hagiographie, oeuvre de son fils Yvan et d'un «écrivain public». Né dans Kamouraska, passionné par la musique western, Adrien Gagnon est d'abord et avant tout fasciné par la musculation. En 1946, à 22 ans, ce jeune adonis lance une revue, Santé et développement physique. Il veut faire de sa revue «un livre national de santé et de psychologie». Dans le premier numéro, en éditorial, il explique que «toutes infractions aux lois de l'hygiène est [sic] une faute morale». Gagnon promet en outre d'enseigner à ses lecteurs «tout ce qu'il faut faire pour devenir en santé et heureux».

Autodidacte, Gagnon travaille d'abord comme machiniste, tout en se façonnant de gros bras grâce à la méthode de Charles Atlas. Il reprend l'idée des cours de musculation par correspondance, rédige lui-même des avis sur diverses questions de santé, puis les imprime à la maison, sur une vieille Gestetner qui crache de l'encre comme lui crache le feu. Des titres? L'hygiène sexuelle du culturiste, Santé et charme, Votre chevelure ou encore un guide Pour former des hommes sains et virils. Le vent dans les voiles, Gagnon ouvre un centre de culture physique, vend des haltères et se fait promoteur de galas du muscle.

Il publie d'autres revues, dont Santé naturelle, sous-titrée Soyez votre propre médecin. Suit, naturellement, la commercialisation de divers produits, dont «un sérum de jeunesse», à la fin des années 50, constitué de gelée royale.

«Vous pouvez ne plus jamais être malade», affirme Adrien Gagnon dans ses publications, en suggérant que la santé est à atteindre «par les aliments». Nous sommes ici bien près d'une pensée simplette à la Wilhelm Reich, où chaque individu se trouve, en un sens profond, à l'origine de ses maladies comme de sa santé. Au nombre des influences d'Adrien Gagnon, selon ses hagiographes, on trouve, chose certaine, Alexis Carrel, un des pères de l'eugénisme autant que de la naturopathie.

Une perquisition réalisée dans ses bureaux, «à la demande du ministre de la Santé du Canada», ne le met pas en déroute. Son fils dénonce cependant ces saisies, tout comme les faux patients envoyés en consultation par les instances publiques. Il voit dans ces initiatives gouvernementales de simples tentatives de réduire sans raison au silence l'entreprise de son père.

Adrien Gagnon connut quel-ques faillites. Mais ses affaires finirent, sur le tard, par devenir prospères grâce surtout à des produits comme NutriDiète ou NutriBar. Le fils Gagnon regrette aussi, en ces cas-là, que son père ait dû se battre pour contrer la «réaction très vive des divers spécialistes de la nutrition qui utilisaient toutes les tribunes pour critiquer ce nouveau régime», notamment «des journaux consacrés à la protection du consommateur».

Comme la durée de vie utile des produits pour le commerce ne dépasse guère sept ans, explique Yvan Gagnon, il fallait sans cesse voir à trouver autre chose pour relancer l'entreprise. Un jour, ce fut le sulfate de glucosamine. Comment découvre-t-on un nouveau produit pareil? «Je viens d'entendre parler et j'ai lu à propos d'un produit nommé sulfate de glucosamine, explique Adrien Gagnon à ses hagiographes. Il est extrait de la carapace de crustacés et il a une action bénéfique sur les cartilages et les articulations. Je crois qu'on va se lancer là-dedans.» Et voilà!

La comédienne Louise Deschâtelets, qui a longtemps assuré la promotion de la marque Adrien Gagnon, affirme qu'elle ne pouvait pas douter de la valeur de ses mélanges: «Adrien était d'une telle rigueur dans tout ce qu'il faisait qu'il ne pouvait rester aucun doute dans mon esprit: la fabrication et le contenu de ses produits étaient les résultats de la même qualité.» En fallait-il davantage pour établir l'indéniable efficacité de ces produits «élaborés en toute conscience sociale», demande Louise Deschâtelets? «Un jour, j'en eus une preuve supplémentaire, dit-elle. J'avais une amie qui s'était installée au Vietnam [...] et lorsque je lui ai dit que j'allais la visiter, elle me demande de lui apporter du sulfate de glucosamine Adrien Gagnon. Cela m'a convaincue encore plus de l'efficacité de ses produits.» Pour les gens qui n'étaient pas encore convaincus, Adrien Gagnon avait aussi conçu des produits pour ça: des publicités. Temps d'antenne dans les radios populaires, info-pubs à la télé, publireportages dans des feuilles populaires comme Échos Vedettes, Le Journal de Montréal et Le Lundi.

En annexe de cette hagiographie, intitulée simplement Adrien Gagnon, l'histoire d'un pionnier et d'un pilier de la culture physique et de la naturopathie, le docteur Augustin Roy, ancien président du Collège des médecins, estime que les annonces d'Adrien Gagnon «n'ont pas été exagérées et les messages qu'elles portaient n'induisaient pas en erreur». En un mot, Adrien Gagnon, dit-il, n'appartient pas à ce groupe de naturopathes qui, par leurs promesses, «promettaient plus qu'ils ne pouvaient offrir».

Je me propose donc d'essayer ces jours-ci une cure de Super Energex d'Adrien Gagnon, constitué de «ginseng sibérien», «chinois», «brésilien», «indien» et «péruvien». Pas de ginseng de l'île Verte, hélas, mais le tout est au moins contenu dans une base «phyto-active». Sinon, chacun sait bien que ça ne fonctionnerait pas.

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jfnadeau@ledevoir.com

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