Voter Carole Trahan

Je dois beaucoup à Carole Trahan. Sans l'avoir jamais rencontrée, sa présence m'est pourtant familière. Jaillis du radio-réveil, ses goûts musicaux exquis, sa belle voix douce et chaude, sa culture, ses commentaires éclairés, son rire délicieux sont le rayon de soleil matinal de mes week-ends à Espace musique.

Au saut du lit, je fais partie de ces amortis du cerveau, allergiques aux commentaires en enfilade sur des questions d'actualité. Combien sommes-nous? Plusieurs, sans doute, à préférer les harmonies sonores aux échanges enflammés, ne supportant que des morceaux de musique choisis; coulante transition entre sommeil et veille, à l'heure de quitter les bras de Morphée. J'affiche une prédilection pour la voix humaine, en mode exquis. Carole Trahan aussi, qui mêle la musique classique à des oeuvres d'origines diverses, souvent vocales, d'une qualité exceptionnelle.

Combien de fois, découvrant des chants, des choeurs inconnus ou depuis longtemps effacés de ma mémoire, par elle savourés au point du jour, j'ai couru me procurer le CD, dégustant par la suite mon butin avec un sentiment de reconnaissance? Grâce à elle, j'ai racheté la Misa Criolla, d'Ariel Ramirez, rappelée à mes souvenirs, dont le célèbre Gloria, si allègre, si parfait, enchante l'oreille.

Un jour, elle fit jouer sur les ondes la chanson Aux marches de palais, interprétée par Le Poème harmonique et Vincent Dumestre, livrée avec une telle pureté vocale et instrumentale qu'on en restait tout chaviré. La chanson était issue d'un CD également baptisé Aux marches du palais, de la collection Les Chants de la terre, enfantée par la maison Alpha. Une découverte, capitale pour moi, qui m'ouvrit les portes de cette série exceptionnelle. En 2000, Alpha avait voulu recueillir le fin du fin des différentes traditions orales et instrumentales européennes, dont plusieurs en patois, en occitan, etc., mettant à contribution les meilleurs groupes musicaux spécialisés. De fil en aiguille, d'autres vrais bijoux, Plaisir d'amour, La Tarantella, Se Canta que Recante, Marions les roses, tous tirés de cette collection d'Alpha — Les Chants de la terre — révélée à moi par Carole Trahan.

Mais voici que la société d'État, sous le joug du couperet, donne son congé à mon animatrice préférée. Dès le 28 juin, elle ne nous éveillera plus au chant du coq. Nous, ses admirateurs, protestons et pleurons. En déplaçant d'abord Carole Trahan de la semaine au week-end, ils causaient le premier deuil. Alors, maintenant...

Radio-Canada, étranglée par les compressions budgétaires, doit se serrer la ceinture, et les campagnes d'appui à la SRC ont mille fois raison de pulluler dans la Toile ou ailleurs. Mais, coupes ou pas, on s'interroge souvent sur les orientations de cette société, tant plusieurs de ses choix sentent l'arbitraire et l'improvisation. Devant la radio d'Espace musique, source de déception depuis sa création, on grince des dents trop souvent.

Dans le site www.sisyphe.org, mis sur pied par Daniel Turp et Micheline Carrier, une pétition circule, à l'adresse des bonzes de Radio-Canada, pour sauver le poste de Carole Trahan: «Ne touchez pas à la matinière». On joint son nom à ceux du chef d'orchestre Bernard Labadie, des écrivains Bruno Roy et Louky Bersianik, de musiciens, de philosophes, de fidèles auditeurs issus de tous les horizons, en protestant contre son éviction des ondes d'État.

Cette décision nous apparaît d'autant plus contestable que Carole Trahan comptait de nombreux admirateurs. Son auditoire avait augmenté de 3000 à 5000 présences minute le dimanche, entre septembre et décembre 2008. Ceux qui la découvrent l'adoptent.

Seuls les amateurs de musique classique et d'oeuvres un peu pointues sont affectés par ce départ, estiment certains, en écartant ces dinosaures avec dédain. La tendance lourde et navrante consistant à aplanir tous les niveaux, sans faire de différence entre une rengaine à trois sous et une oeuvre de haute volée, a creusé son sillon. La culture générale est démodée, nous dit-on, élitiste en plus (étiquette honnie). Sauf que, à la vérité, tout le monde y perd.

Vouloir offrir au grand public ce qu'il connaît déjà, c'est l'empêcher d'élargir ses horizons, sabrer dans une mission éducative. Nul ne conteste la compétence de Mario Paquet, appelé à succéder à Carole Trahan le samedi, mais congédier celle-ci sans lui offrir de plage-horaire, c'est jeter aux orties une expertise précieuse et de vrais talents de pédagogue, qui ne sont pas donnés à tous.

Espace musique, après des tentatives multiples de mêler Wagner à la pop, pour plaire à tout le monde et à son père en égarant les repères des différents publics, a remis quelque accent sur la musique classique et le répertoire de qualité, trop longtemps dégradé. Mais la chaîne se cherche encore parmi le magma du multigenre. Le grand concurrent, Radio classique, demeuré fidèle à son créneau, lui mange la laine sur le dos. Entre le 29 janvier et le 26 avril 2009, sa part d'auditoire était de 4,7 %, contre 1,5 % pour Espace musique. Et ce n'est pas en se délestant de ses meilleures ressources que cette dernière pourra enfin s'imposer, mais en misant sur l'excellence, offrande d'éveil aux générations montantes. Ne serait-ce que pour glisser quelques trésors dans leur trousseau, laissez donc en poste Carole Trahan!

On notera que cette chronique s'interrompt durant cinq semaines. Vacances obligent.

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otremblay@ledevoir.com

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