Le quiproquo musulman

Cela se passait à Kairouan, à 150 km de Tunis. La ville est le symbole d'un islam qui fut longtemps caractérisé par la tolérance. Quatrième lieu saint de l'islam, sa superbe mosquée du IXe siècle a des lignes épurées d'une beauté sublime. Elle se veut le symbole d'une religion ouverte dont témoignent d'ailleurs ses colonnes romaines et byzantines.

Il n'y avait pas de lieu plus symbolique pour cette rencontre au sommet qui regroupait la semaine dernière des représentants de la Francophonie et du monde arabo-musulman. L'événement s'inscrivait dans le rapprochement qu'a amorcé depuis quelques années l'Organisation internationale de la Francophonie avec les organisations hispaniques, arabes et lusophones.

Quelle ne fut pas notre surprise, à l'ouverture, d'entendre les représentants officiels venus d'Iran, de Syrie et d'Égypte parler non pas de dialogue des civilisations et des cultures, mais des religions. Nous étions quelques-uns venus de France, du Québec et de Belgique à nous demander si, au lieu de convier des écrivains, des journalistes et des représentants de la société civile francophone, on n'aurait pas mieux fait d'inviter le pape et quelques-uns de ses évêques.

J'ai ressenti le même malaise en écoutant le discours de Barack Obama au Caire. Qu'on me comprenne bien. Ce discours plein de nuances et d'idées justes rompait enfin avec la rhétorique fruste de George W. Bush. Cela, personne ne s'en plaindra et, à ce titre, il est historique. Mais il entretenait aussi un malentendu qui devrait nous inquiéter. Qui sont donc ces musulmans dont parlait Barack Obama? Quel est cet Islam auquel il prétendait s'adresser? Incluait-ils ces centaines de milliers de Maghrébins athées qui vivent en Europe et dans les pays arabes, où ils doivent souvent se cacher même sous le voile? Y retrouvait-on ces dizaines de millions d'individus qui ne se perçoivent pas d'abord comme des musulmans, mais comme des Arabes, des Égyptiens, des Turcs ou des Indonésiens? Étrangement, Barack Obama n'a prononcé le mot «arabe» que pour parler du conflit israélo-palestinien.

La chose n'a pas échappé au fin connaisseur de l'Islam qu'est l'écrivain Gilles Kepel. «À trop vouloir exalter l'Islam comme tel», dit-il, on risque d'en présenter «une image qui en fait la source de référence unique des populations de la région. Or, l'identité politique et sociale des populations concernées ne se limite pas à la religion et, à l'intérieur de celles-ci, le rapport à l'Occident et à l'autre en général est beaucoup plus complexe que l'image finalement assez lénifiante qu'en a donnée le président américain».

Emporté par sa foi, Barack Obama a-t-il oublié que le dialogue dont il était question ne concernait pas d'abord deux religions, mais des populations dont l'une est d'ailleurs largement sécularisée? Au fond, comme George W. Bush avant lui, Obama semble avoir de la difficulté à se détacher de la vision d'un Orient essentiellement musulman et d'un Occident essentiellement chrétien. Comment, après cela, critiquer le «choc des civilisations»?

Les connaisseurs du monde arabe savent que celui-ci a été plus ou moins traversé par les mêmes courants que l'Occident. Pour le comprendre, il faut admettre que ces populations à qui des ayatollahs imposent aujourd'hui leur dictat ne se résument pas à l'islam. On croit rêver en entendant le successeur de Jefferson défendre une approche religieuse du dialogue des civilisations alors que, coïncidence étrange, deux jours plus tard, le Dalaï-Lama prononçait à Paris à l'invitation de l'ancien ministre Robert Badinter une conférence sur... «l'éthique laïque»!

Certes, ce discours de réconciliation était un véritable jeu d'équilibriste. Barack Obama s'est d'ailleurs magnifiquement tiré de l'épreuve. Le discours contenait aussi des critiques courageuses de la répression que subissent les catholiques et les chrétiens orthodoxes dans les pays arabes. Mais fallait-il laisser croire, comme le prétendent les intégristes musulmans et une certaine droite américaine, que l'Orient et l'Occident pouvaient se résumer à l'Islam et à la Chrétienté, ceux-ci fussent-ils les plus tolérants du monde?

Il n'est pas surprenant que les seules critiques au discours d'Obama soient venues des milieux laïques du Maghreb et d'Europe. Les féministes françaises et maghrébines ont vivement réagi à la phrase de Barack Obama plaçant le droit des femmes musulmanes à porter le voile au-dessus de tout. Était-il nécessaire de pousser la repentance jusqu'à critiquer les rares restrictions au port du voile, par ailleurs souvent légitimes, que l'on trouve en France, en Belgique et en Allemagne alors que ces pays comptent parmi les meilleurs exemples au monde de tolérance et de liberté religieuse? Tout cela pendant qu'on assassine des femmes non voilées à Toronto et que l'Algérie condamne à quatre ans de prison ceux qui mangent pendant le ramadan. Il ne faudrait pas confondre tolérance et apartheid religieux.

On saura gré à Barack Obama d'avoir relancé le jeu politique avec le monde arabo-musulman. En ce sens, il ne fait pas de doute que son discours est historique. Mais ramener les populations à leur seule identité religieuse n'est peut-être pas le meilleur moyen de favoriser leur rapprochement.

crioux@ledevoir.com

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