Les coûts cachés de la perte de biodiversité

SOURCE CPEUM 
Selon un rapport français, il faut analyser la valeur économique de la perte directe causée par les travaux majeurs, comme la perte en nourriture, en eau et en bois de l’écosystème altéré ou sacrifié.
Photo: SOURCE CPEUM Selon un rapport français, il faut analyser la valeur économique de la perte directe causée par les travaux majeurs, comme la perte en nourriture, en eau et en bois de l’écosystème altéré ou sacrifié.

Quand on décide de noyer un vaste territoire nordique, on ne pense au Québec qu'au rendement énergétique et financier de l'investissement. On n'assigne aucune valeur économique à la biodiversité perdue, le véritable combustible de notre fausse «hydro» électricité.

Même chose quand un Wal-Mart s'installe dans un milieu humide, remblayé puis asphalté. Même chose pour ces horreurs environnementales que sont les «DIX30» de nos banlieues, ces échangeurs économiques de l'étalement urbain, où il faut utiliser sa voiture pour passer d'un magasin à l'autre.

Un rapport fascinant vient d'être publié en France sur la valeur des pertes en biodiversité qu'impose aux organismes vivants ce type d'économie qui comptabilise les profits des entreprises dans l'actif collectif du PIB sans tenir compte, dans un passif tenu avec autant de rigueur, de la perte en vitalité des écosystèmes. Et on appelle cela encore de la «science» économique...

L'Approche économique de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes (www.strategie.gouv.fr) prolonge en Europe plusieurs travaux majeurs, puis oubliés, qui ont été réalisés dans le dossier énergétique en Californie dans les années 1990, à l'époque où on planifiait le développement des filières dans une approche intégrée.

Le rapport propose trois voies d'analyse pour tous les projets à l'avenir. D'abord, dit-il, il faut analyser la valeur économique de la perte directe causée par le prélèvement, comme la perte en nourriture, en eau et en bois de l'écosystème altéré ou sacrifié. Puis, indique le rapport, il faut ajouter la perte du régulateur que constitue cet écosystème, car il stocke du carbone, régularise, stocke et filtre l'eau, contrôle l'érosion, alimente des espèces et participe à l'équilibre des espèces dans les territoires voisins, pour ne donner que quelques exemples. En troisième lieu, il propose de comptabiliser la perte pour la société des services culturels, c.-à.-d. en tourisme, en éducation, en santé, etc. Le rapport préconise enfin une approche par «milieu» pour tenir compte non seulement des fonctions précédentes prises individuellement, mais aussi dans leur interaction globale, une autre source de valeur. Et il faut calculer la valeur sur plusieurs générations de ces altérations.

Selon cette étude, le bois par exemple représente un dixième seulement de la perte économique globale, soit environ 90 euros par hectare. En comparaison, le sol vaut 500 euros par hectare pour sa seule capacité de stockage du carbone; l'eau, 90 euros, et on retient 200 euros pour les services récréatifs. La valeur d'une prairie, une ressource de plus en plus rare, est évaluée à 600 euros en raison de sa richesse biologique, parfois supérieure aux bénéfices agricoles anticipés.

Le rapport cite aussi les travaux du banquier indien Pavan Sukhdev, selon qui la perte de biodiversité à l'échelle mondiale fera perdre 27 millions d'emplois d'ici 2050 et des protéines essentielles à un milliard de personnes. Selon Sukhdev, la valeur des services rendus aux humains par la biodiversité s'élève à 23 500 milliards d'euros par an, soit la moitié du PIB mondial. La perte annuelle de la biodiversité représente, selon Sukhdev, 7 % du produit mondial brut, soit une perte de 14 000 milliards d'euros par an.

Ces 20 000 milliards en monnaie américaine pèsent beaucoup plus que les 3000 milliards investis en Occident dans le sauvetage du système financier et économique international avec... une relance de la consommation! Adam Smith avait bien raison d'écrire en 1776 que «ce qui est utile — l'eau par exemple — n'a pas toujours une grande valeur, et tout ce qui a de la valeur — par exemple les diamants — n'est pas forcément très utile à la société». À quand une réforme des comptabilités nationales et mondiale pour tenir compte du passif engendré par notre développement aveugle?

En bref

- À compter d'aujourd'hui et jusqu'à dimanche soir, c'est la 102e Fête annuelle de la pêche au Québec, pendant laquelle tout le monde peut pêcher sans détenir un permis. Pour planifier une sortie et profiter des centaines d'activités prévues, on visite le www.mrnf.gouv.qc.ca.

- Le gouvernement Harper a décrété mardi une réserve temporaire et a déposé un projet de loi pour porter de 5000 à 30 000 km la superficie du parc Nahanni dans les Territoires, soit à peu près l'équivalent de l'île de Vancouver. Ce parc, agrandi grâce à la collaboration des autochtones de la nation Dehcho, n'est à peu près accessible qu'en hydravion. Il protégera la quasi-totalité du bassin et de la rivière, réputée pour ses canyons, ses eaux sulfureuses et ses paysages grandioses. Devant le rythme d'artificialisation de nos derniers grands cours d'eau sauvage, Ottawa devrait considérer la possibilité de faire la même chose ici. Certes, le Québec depuis deux générations ne veut rien céder au fédéral de notre territoire. Mais si cette politique permet de mieux «scrapper» ce qui nous reste, peut-être faudrait-il la remettre en question avant que les tenants du vieux développement énergétique n'aient tout bétonné?

- Investissement Québec a consenti à Bombardier-produits récréatifs quelque 30 millions, et la SGF vient d'ajouter cette semaine une autre tranche de 50 millions. Comment se fait-il qu'aucun de nos politiciens sensés convertis au développement durable n'ait exigé, comme le président Obama de l'industrie automobile, que BRP cesse de produire des machines polluantes, bruyantes et énergivores?

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- Lecture: L'Éolien au coeur de l'incontournable révolution énergétique, par Bernard Saulnier et Réal Reid, Éditions Multimondes, 396 pages. Quiconque a à coeur l'avenir énergétique du Québec doit lire ce livre qui met la hache, une fois pour toutes, dans les demi-vérités d'Hydro-Québec sur l'éolien. Écrit par les deux anciens responsables de la spécialité chez Hydro-Québec, ce livre fait le point avec une autorité inégalée sur le plan scientifique sur le potentiel de cette énergie au Québec, «l'Arabie saoudite du vent» en Amérique. Un livre essentiel pour qui veut comprendre à quel point les castors bétonneurs sont dépassés et qu'il est urgent de confier à Hydro ou à une société d'État distincte (Éolebec) ou plus globale (Énerbec) — plutôt qu'à l'EDF de France! — le monopole de notre développement éolien pour le plus grand bienfait de notre industrie, des régions et de nos finances publiques.

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