Une mort qui s'excuse

Alliance
Une scène du film La Sainte Fille, de Lucrecia Martel.
Photo: Alliance Une scène du film La Sainte Fille, de Lucrecia Martel.

Chère Catherine, Encore écorchée vive, vous m'écrivez au sujet de votre meilleure amie disparue, victime d'un accident de la route cet hiver. Février ou juin, il n'y a pas de saison pour les deuils. Ils nous traversent, nous les traversons, du premier au dernier jour, la vie nous les offre en gerbes ou en brindilles, nous les sert en guise de rappel funeste. Nous ne contrôlons rien, malgré les coussins gonflables, les freins ABS, le cellulaire à portée de main et le GPS intégré.

Vous avez 30 ans, elle aussi les portait haut, deux enfants chacune, des souvenirs d'adolescence, des amoureux, des maisons, des passions, des amitiés, deux vies en parallèle. Vous terminez votre Journal d'un deuil en m'écrivant: «Une meilleure amie, ça maintient en équilibre. Ça compte sur toi, t'es utile. Et tu comptes sur elle pour t'écouter, te dire tes quatre vérités et déconner. Et ça reste quand le reste change... ça meurt pas à 30 ans. C'était pas ça, le plan. Et maintenant? La suite? Je sais que je dois faire mon deuil. On me dit que ça prend du temps. Mais on ne parle jamais du deuil, je ne sais même pas c'est quoi.»

On vous a dit que ça prenait du temps, en oubliant de mentionner que le temps est une valeur bien relative et qu'on ne peut pas en perdre puisqu'il faut en gagner. Le deuil est l'ennemi du temps productif, du temps «utile», il arrête les horloges. Une larme qui chancelle au bord du cil, un rictus à la frontière des lèvres, un souvenir qui s'accroche comme un nuage, un coeur qui prend l'eau et de l'eau plein la cave: voilà le deuil. Mais personne ne s'aventure là, même pas vous, de peur de couler à pic.

Vous mentionnez être la fille d'une seule amitié, ça en dit long sur ce que vous y avez déposé et comment vous avez perdu pied. Vous n'avez plus votre bess, avec tout ce que cela implique de sentiments d'abandon et d'impuissance devant la bêtise d'un destin. Vous êtes le témoin qui subsiste, celle qui devra faire vivre cette relation en silence, au plus intime de vous. Un deuil, c'est aussi apprendre à être seul(e), apprendre à quitter.

Rester sur le quai des départs

On prend toujours un train. Ce n'est pas moi qui fais de la pub pour Via Rail, c'est le titre de la séduisante émission de Josélito Michaud, qui porte sur les deuils. Je vous la conseille: un véritable baume appliqué par un gars qui a l'empathie d'une matante postménopausée. En passant, entourez-vous de matantes sucre à la crème. Moi, il m'en reste deux et j'irais brailler dans leur giron n'importe quand, même si je dois me rendre à Châteauguay.

Dans l'émission de Josélito, on comprend qu'il n'y a pas de recette au deuil. Et beaucoup de gens comme vous, sans religion, sans chapelet, sans rituel, sans manuel d'instructions, concoctent leur petite trousse d'urgence.

En fait, il y a deux sortes de «petite mort», celle de l'orgasme et celle du deuil, une explosion de joie et une descente aux enfers.

Tout le monde semble s'entendre sur la question, des sociologues aux anthropologues, en passant par les hommes de Dieu comme le bon père Lacroix: parlant de tristesses à soigner, nous courons à la catastrophe; quand nous ne nous couvrons pas de ridicule avec notre absence de rituels ou, pire encore, avec cette «nouvelle» ritualité qui donne lieu aux pires travestissements. «La grossièreté et l'inefficacité des "rites" modernes bricolés viennent de ce que plus personne n'en connaît la signification. [... ] Un rituel n'est pas un spectacle mais une expérience collective transformatrice», rappelle l'écrivain Jean-Philippe de Tonnac (à qui je dois le titre de cette page), dans «Face à la mort», un numéro hors série de la revue Pèlerin.

Aujourd'hui, le noir n'est plus réservé aux adeptes du gothique ou aux endeuillés, et le chagrin n'emprunte pas d'avenues formelles, n'est plus canalisé vers l'apaisement collectif. Il ruisselle partout et se transforme en gadoue.

Dans le documentaire Vivre sans l'autre de la Fondation Jean Monbourquette, l'anthropologue qui dirige le Centre des études sur la mort de l'UQAM, Luce Desaulniers, déplore que les rites funéraires soient désocialisés, que les gens doivent s'excuser, après une semaine, d'avoir encore la larme à l'oeil: «The show must go on!, dit-elle. Mais non, la vie s'est arrêtée et on ne prend pas le temps de regarder en quoi la vie s'arrête.»

De l'avis de tous, il ne reste plus que des thérapeutes et des professionnels du deuil pour nous entendre. «Mais ça n'a pas la force de la communauté», soutient Jean Monbourquette. «Qu'avons-nous pour nous protéger de cette violence de la mort de l'être aimé? Des psys, des livres sur le deuil, des émissions télévisées et notre chagrin inconsolable... C'est notre incommensurable orgueil de modernes qui nous fait croire que nous sommes transportés au-delà de l'humaine compassion et que nous pouvons passer notre chemin. Mais nous n'avons pas de chemin», tonne encore Philippe de Tonnac.

Une minute de silence, voilà ce qui nous reste. Et cette phrase de Jean-Pierre Pelletier (dans L'Arc-en-soi) que m'a servie Francine un jour de deuil: «La tristesse est tendresse pour soi.»

Au jeu de qui perd gagne

Pourquoi évoque-t-on si peu le deuil, demandez-vous? Pour plusieurs raisons qui peuvent tenir de la pudeur ou du déni, du triomphalisme (le même qui a poussé la planète vers une crise économique et écologique), de la honte pure et simple, celle d'être un «perdant» dans une société qui ne s'arrête jamais. Qui éprouve l'envie de se faire rappeler qu'il pleuvra demain? Qui a envie de réveiller les morts, surtout?

Le deuil est une maladie sournoise si on n'en fait pas un maître, il peut nous faire fleurir mais aussi nous faner. Certains ne s'en remettent pas. Les spécialistes disent que le deuil est complété lorsque nous arrivons à intégrer le disparu en nous, à lui faire une place intérieure. Mais toutes sortes de deuils jalonnent nos vies, celui de la jeunesse, du job de rêve, de l'amour idéal, de la vie de famille, de l'enfant qui grandit.

Vous faites vos classes à genoux, Catherine. Le deuil est une leçon de vie, de mort plutôt, car il nous apprend à mourir. Et après avoir appris à vivre (c'est-à-dire à aimer), je ne vois pas tellement ce qu'on pourrait apprendre de plus.

Joblo

PS: la difficulté consiste à rester légère tout en fréquentant les cimetières. Vous verrez, on se déleste pas à pas de tous ses fantômes pour aller à l'essentiel, à la joie. Reste à faire faux-bond à la culpabilité. C'est la grâce — car c'en est une — que je vous souhaite.

cherejoblo@ledevoir.com

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«Life is what happens to you while you're busy making other plans.»

- John Lennon

«La mort n'est pas seulement refusée, elle est déniée dans une société

travaillée par un rêve d'immortalité, ou plutôt d'amortalité. D'ailleurs

on ne meurt plus, on disparaît.»

- Jean-Phillipe de Tonnac

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Reçu: Les 50 plus belles chansons de Dalida, un triplé tout chaud. Je ne suis pas nécessairement une fan des 50 chansons en question (surtout pas la période disco), mais Dalida porte certainement le voile du deuil dans sa voix. C'est probablement ce qui la rend si attachante. Ça, et la mort qui l'a beaucoup côtoyée. «Dans tes yeux tristes, tout le ciel bleu. Et moi je pleure, pleure avec toi. Ciao Bambina.»

Aimé: la prochaine émission de Josélito Michaud, On prend toujours un train. Celle du 14 juin nous fera découvrir Monique Lépine (la mère de), courageuse femme qui a perdu ses deux enfants, son fils dans la fusillade que l'on sait, en 1989, et sa fille, en 1996, d'une overdose. Avant elle, on rencontre un couple lumineux, les parents d'Anne-Marie Lemay, une des victimes de Polytechnique, qui ont rencontré Mme Lépine. Michelle Proulx, sa maman, parle de la peur d'aimer à nouveau et de l'impossibilité de «perdre» en aimant. Un beau moment de télé. Radio-Canada, dimanche à 21h.

Visionné: le documentaire Vivre sans l'autre (disponible chez les disquaires) de la Fondation Jean Monbourquette. Malgré toute ses maladresses techniques et son peu de moyens, ce documentaire sur l'apprentissage du deuil remue ciel et terre. La porte-parole, l'animatrice Dominique Bertrand, dit: «Aimer, c'est prendre le risque de perdre cette personne. Si tu fermes ta porte à la peine, tu fermes ta porte à la joie. Y a pas d'autre façon de vivre que ça. La mort ne tue pas l'amour.» Plusieurs intervenants éclairés et expérimentés dans ce document qui tire les larmes et nous fait cheminer dans nos propres deuils. www.maisonmonbourquette.com.

Parcouru: «Le Grand Livre de la mort à l'usage des vivants (Albin Michel), un ouvrage extrêmement bien documenté qui traite de ce sujet tabou, tant sur le plan de l'accompagnement de fin de vie que du suicide, des traditions funéraires selon les religions, des funérailles, des cimetières, du deuil (tout un chapitre) et des rites du souvenir, bien sûr. La préface du philosophe André Comte-Sponville résume bien l'état des lieux: «À la fin il faut mourir, et c'est la seule fin qui nous soit promise. Y penser toujours, ce serait y penser trop. Mais n'y penser jamais, ce serait renoncer à penser.» À offrir, à s'offrir.

Grappillé: dans le journal intime du psychiatre et psychanalyste Gilles Gagnon, Elle arrive avec l'été (les éditions du passage). D'abord, la jaquette du livre est toute noire et la maison d'édition abritée par une autre maison, funéraire. Ensuite, l'auteur raconte la fin de sa mère de 88 ans, la beauté des mourants, la solitude extrême, le deuil aussi. «Le deuil absorbe. Souvent je pense que le temps passé avec les vivants est du temps qui lui est dérobé...» Un récit simple, parfois émouvant, très intimiste sur l'école de la mort. Un livre sans point final.