L'ère des convictions molles

Le Petit Robert dit qu'une «conviction» est une «opinion ferme», une position qu'on adopte après mûre réflexion et qu'on fait sienne quand on l'a mûrement réfléchie et qu'elle correspond aussi parfaitement que possible à la position qu'on entend tenir. Si mon dictionnaire dit vrai, je suis bien obligée de conclure que les convictions sont de plus en plus rares dans cette étrange époque que nous vivons, car chaque jour les journaux m'apportent la preuve qu'une conviction molle rapporte bien plus sur le marché de l'ascension personnelle qu'une conviction ferme.

Si vous rêvez de grimper dans l'échelle sociale, de trouver votre place dans les cercles du pouvoir, si vous pensez que finir sa vie comme ministre est le summum de la réussite, n'hésitez pas à afficher vos convictions molles. Gardez-les aussi molles que possible. Car si vous avez des convictions fermes, vous risquez de vous faire mal en politique.

Des exemples? On a l'embarras du choix. Le dernier sur la liste est celui de Clément Gignac, candidat libéral à l'élection partielle dans Marguerite-Bourgeoys. M. Gignac s'était taillé une réputation enviable dans les plus hautes fonctions qu'il a occupées à la Banque Nationale avant d'être recruté pour le ministère des Finances à Ottawa. Qu'allait-il faire dans cette galère? Il allait, paraît-il, contribuer à y peaufiner un petit projet fédéral qui permettrait à Ottawa de mettre la main sur les Commissions des valeurs mobilières pour les fondre en une seule grosse entité made in Canada.

Le Québec, par le billet de son Assemblée nationale, s'y oppose farouchement. Mme Monique Jérôme-Forget, ex-ministre des Finances, a même déjà dit qu'elle traînerait Ottawa devant la Cour suprême si le fédéral décidait d'aller de l'avant. C'est pourtant assez clair. Tous les partis d'opposition sont contre, le gouvernement est contre.

Pour une fois, il ne s'agit pas d'un pouvoir que Québec veut rapatrier, il s'agit d'un pouvoir que Québec ne veut pas laisser partir. À l'unanimité. Pour une fois que la situation est parfaitement claire, il fallait bien trouver quelqu'un pour la brouiller un peu. C'est fait.

L'oeuvre de Jean Charest

Pourquoi Jean Charest est-il allé chercher Clément Gignac à Ottawa? Qu'a-t-il besoin d'un autre candidat aux convictions molles dans son entourage, lui le mou en chef par excellence qui a pu passer de conservateur à libéral sans même changer de cravate? Et qui pourrait redevenir conservateur à la première occasion si on lui renvoyait l'ascenseur. Cet homme, qui arriverait même à être souverainiste si ça devenait utile pour lui permettre de gagner une élection, a trouvé en Clément Gignac les bases de ce qui lui paraît essentiel pour tout bon politicien: les convictions molles.

Clément Gignac sait déjà que ses chances d'être élu sont grandes. Son comté est sûr et il n'aurait peut-être pas risqué la défaite dans un comté plus difficile pour un libéral que Marguerite-Bourgeoys. Mais soyons beau joueur, disons qu'il aurait pris le risque quand même et qu'il aurait mené une honnête bataille électorale.

Pouvons-nous lui demander de nous dire tout de suite quelle sera sa position face à l'offensive d'Ottawa dans le dossier de la Commission des valeurs mobilières? Comment peut-il passer aussi facilement de pile à face en une entourloupette, sans même se salir? Peut-être aurait-il dû se joindre au Cirque du Soleil, où les contorsionnistes sont très recherchés. En politique, en ce moment, tous les postes sont pris. Revient-il d'Ottawa pour dompter le Québec? A-t-il autre chose qu'un vilain lapin dans son chapeau?

Le véritable problème, il est ailleurs, finalement. Il est dans le mépris que les jeunes générations développent envers ces arrivistes aux convictions molles qu'ils regardent mener la société. Il sera aussi éventuellement dans leur révolte et leur refus de participer à ce qui reste de la vie démocratique, dont ils disent déjà qu'elle est pipée d'avance.

Peut-on être un porteur de rêves quand on mange à tous les râteliers, qu'on dit blanc aujourd'hui pour dire noir demain, qu'on devient adaptable à toutes les situations à condition de garder sa place au sommet, qu'on accepte tous les compromis et les compromissions, qu'on se «teflonne» de plus en plus parce qu'on croit que ça permet «d'aller plus loin, plus vite» et qu'on n'hésite plus à marcher sur les rêves des autres pour y arriver?

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