Perspectives - «Buy American»

Le président Obama est soumis à son premier grand test de crédibilité. Lui qui appelle le monde à croire en sa sincérité dans les relations internationales qu'il souhaite établir sous le thème de la main tendue doit aujourd'hui vivre avec les conséquences fâcheuses de ce «Buy American» enchâssé dans son plan de relance.

Conseillère officieuse du président américain, Madeleine Albright a surpris hier en martelant que la crise économique constitue la plus importante menace à la sécurité internationale. La diplomate et secrétaire d'État sous Bill Clinton a visé juste en soutenant, finalement, que les discours, seuls, ne pouvaient suffire.

Le «Buy American» est devenu le thème politico-économique de l'heure. D'ailleurs, tous les participants à cette 15e Conférence de Montréal, dont les grandes pointures américaines, ont, dans un sens plus large, fortement décrié tout retour au protectionnisme. Mais, derrière les dénonciations générales se cachent ces clauses dérangeantes ayant pour origine l'ambitieux plan de relance économique du président Obama, clauses qui vont en se multipliant aux États-Unis. L'administration américaine prend tout de même position contre le protectionnisme et soutient qu'elle ne peut rien y faire. Que les États et les municipalités ne sont pas tenus de respecter les traités commerciaux, et que les récentes statistiques viennent encourager cette fermeture et ce repli sur soi. La conjoncture offre pourtant à Washington l'occasion de tracer officiellement la ligne entre le discours et son influence sur l'action concrète.

Les données d'hier sur le commerce extérieur montrent des signaux pouvant alimenter les craintes d'un protectionnisme américain. Mais ces statistiques dressent surtout un portrait des États-Unis sur la défensive, d'une économie plutôt victime de la fermeture des marchés extérieurs. En avril, le volume des importations (hors pétrole) des États-Unis s'est replié de 1,7 %, alors que celui des exportations a reculé plus vite, de 3,9 %. Les importations des États-Unis affichent leur neuvième mois consécutif de recul, alors que les exportations sont en baisse pour un troisième mois consécutif. L'économiste Joël Naroff, cité par l'Agence France-Presse, a résumé la situation en soulignant que «nous avons acheté moins d'à peu près tout. Mais la même chose peut être dite de nos partenaires commerciaux. Eux aussi ont fermé leur marché.»

Le secrétaire au commerce Gary Locke a commenté ces chiffres en rappelant qu'il est important «que nous continuions à soutenir les entreprises américaines en supprimant les barrières aux échanges et en encourageant les autres pays à résister aux pulsions protectionnistes». Il n'empêche qu'un écart est apparu dans les statistiques du département du Commerce, qui ramènent les importations de mai à leur niveau le plus bas depuis septembre 2004, tandis que les exportations sont revenues à leur plus bas depuis juillet 2006.

Il faut toutefois l'admettre, cette démonstration demeure peu convaincante. Et les données du solde commercial canadien ne permettent pas non plus de conclure à la fermeture des frontières aux produits «made in Canada». Certes l'économie canadienne a comptabilisé l'un de ses rares déficits commerciaux au cours de ce mois. Statistique Canada a mesuré que les exportations vers les États-Unis ont reculé de 4,4 %. Mais elles étaient en retrait de 6,9 % avec le reste du monde dans l'intervalle. Un recul qui s'inscrit dans un contexte de récession mondiale et qui n'est pas étranger à la montée du dollar canadien, qui est passé de 70 ¢US à 90 ¢US entre février et avril. De plus, les exportations canadiennes se sont repliées de 30,6 % depuis juillet, mais l'essentiel du déclin, soit 80 %, a été comptabilisé entre novembre et janvier selon la lecture de l'agence fédérale de statistiques.

Donc, toujours rien de concluant qui pourrait justifier les accusations portées contre les États-Unis.

Mais il reste que la sortie de Barack Obama contre l'ALENA durant la campagne électorale demeure bien ancrée dans la conscience collective, même si l'essentiel des remontrances démocrates visait le Mexique; que l'actuelle administration a fait sursauter les partenaires commerciaux des États-Unis en atténuant maladroitement la portée de la clause «Buy American» enchâssée dans l'ambitieux plan de relance de 787 milliards; que M. Obama souhaite des résultats rapides de ce plan de deux ans en raison de la forte poussée du chômage; qu'il en a rajouté en début de semaine en affirmant vouloir créer ou sauver 600 000 emplois au cours de l'été en accélérant la mise en oeuvre de son plan.

Et il reste, enfin, que même les grandes multinationales américaines se disent inquiètes de cette clause et de ses répercussions sur leurs activités hors des États-Unis. Tant GE que Boeing ou Caterpillar ont dit craindre des représailles de la part de la Chine, de l'Europe et du Canada.

Il faut souhaiter que les statistiques continuent à démentir toutes ces dénonciations.

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