Enfermez-le!

En septembre 1998, Le Devoir avait publié les résultats d'un sondage qui avait blessé Jacques Parizeau, mais qui traduisait sans ambiguïté l'exaspération que provoquaient ses déclarations intempestives.

La majorité (55,7 %) des personnes interrogées étaient d'avis que l'ancien premier ministre devrait s'abstenir de participer au débat public à l'avenir. Ils étaient presque aussi nombreux (54,4 %) à penser que ses interventions semaient la division au sein du PQ et plus encore (69,3 %) qu'elles avaient pour effet d'embarrasser Lucien Bouchard.

Si le même sondage était refait aujourd'hui, parions que Pauline Marois répondrait oui à toutes ces questions. Si on ne le connaissait pas aussi bien, les propos tenus par M. Parizeau au colloque organisé par les Intellectuels pour la souveraineté (IPSO) feraient croire à une opération de sabotage soigneusement planifiée.

Hier, à l'Assemblée nationale, le premier ministre Charest n'en finissait plus de retourner le fer dans la plaie, sommant chacun des députés péquistes de dire s'ils partageaient son désir de provoquer sciemment une crise politique pour faire progresser le projet souverainiste.

En l'absence de Mme Marois, retenue à la Conférence de Montréal, il était presque pathétique de voir son porte-parole en matière d'affaires intergouvernementales canadiennes, Alexandre Cloutier, tenter de donner la réplique à M. Charest.

Bien entendu, le premier ministre a grossièrement déformé les propos de Parizeau, lui faisant dire qu'il voulait aussi provoquer une crise économique et qu'il souhaitait du tort aux citoyens du Québec. Peu importe, M. Parizeau en avait suffisamment dit pour laisser une impression désastreuse. Il a peut-être simplement dit tout haut ce dont tout le monde se doutait, mais était-il bien nécessaire de le confirmer de façon aussi spectaculaire?

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La prudence avec laquelle Mme Marois avait abordé la question des référendums sectoriels, en conférence de presse dimanche dernier, démontrait qu'elle était bien consciente que le sujet est délicat. De là à imaginer que M. Parizeau allait encore faire des siennes...

Elle croyait pourtant avoir pris toutes les précautions nécessaires. L'ancien premier ministre avait été consulté sur son nouveau «plan pour la souveraineté». Pour plus sûreté, son épouse Lisette Lapointe, avait été invitée à faire partie du comité de dix députés chargé de le concocter.

C'était compter sans l'irrépressible besoin de faire de la stratégie ouverte qui tenaille M. Parizeau. En mai 1998, il avait fait le même coup à Lucien Bouchard, qui pensait avoir trouvé un moyen d'attiser la flamme souverainiste en tenant une commission parlementaire pour examiner la Déclaration de Calgary, qui énonçait les conditions auxquelles le Canada anglais pourrait envisager une réouverture du dossier constitutionnel.

Dans une entrevue accordée au quotidien The Record, à Sherbrooke, M. Parizeau avait déclaré que cette commission parlementaire était une «farce», qui visait simplement à piéger Jean Charest. À la commission, «on lira des psaumes», avait-il lancé. Ho! Ho! Ho! Inutile dire que M. Bouchard ne l'avait pas trouvé drôle.

Qui pourrait oublier sa fameuse déclaration de juillet 1995 devant un parterre d'ambassadeurs, quand il avait expliqué que la démarche référendaire avait été conçue de manière à ce que les Québécois se retrouvent pris au piège de la souveraineté comme dans une «cage à homard». Une véritable pièce d'anthologie.

En décembre 1994, c'est au Los Angeles Times qu'il s'était ouvert: «C'est maintenant une question de stratégie et de tactique. Donnez-moi une demi-douzaine d'Ontariens qui foulent au pied le drapeau du Québec et ça y est.» Il ne semblait pas comprendre que la caractéristique d'une entrevue est d'être diffusée, même à distance.

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À moins de l'enfermer, il n'y a vraiment rien à faire. Samedi, les journalistes n'étaient pas invités au colloque des IPSO, mais les participants avaient été dûment avertis que les échanges seraient enregistrés. Sur le vidéo, disponible sur le site Vigile.net, on voit et on entend M. Parizeau rigoler en expliquant qu'il fallait provoquer une crise politique. Ses auditeurs semblaient également trouver cela très amusant. Les libéraux vont certainement le conserver précieusement pour utilisation ultérieure.

Certes, la crainte d'une crise ne doit pas empêcher le Québec de faire valoir les revendications qu'il juge légitimes. Les rares concessions qu'il a pu arracher dans le passé ont été à ce prix. Présenter ouvertement la crise comme un instrument politique est une autre affaire.

En outre, le cynisme un peu candide de M. Parizeau constitue un aveu plutôt déprimant. Cela revient à dire que seul un autre refus d'Ottawa réussira peut-être à mobiliser les Québécois, comme si la souveraineté n'était pas suffisamment attrayante en soi.

Dans une présentation qu'il a faite lui aussi au colloque des IPSO, Louis Bernard a proposé une autre approche: «On peut rechercher l'indépendance pour l'indépendance, comme on recherche la liberté pour la liberté. Être libre, être indépendant, pouvoir se gouverner, être maître de ses décisions, c'est une fin en soi. C'est même la première fin qu'il faut rechercher quand on veut se bâtir un pays ou une vie à soi.» Évidemment, cela suppose un minimum de fierté.

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mdavid@ledevoir.com

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