Perpsectives - Cette grenade dans la main...

La tentation semble tout simplement trop forte pour que l'on puisse y résister. Malgré les belles paroles et les mises en garde répétées, de plus en plus de pays, États-Unis en tête, ont recours au protectionnisme en pensant, à tort, s'aider ainsi à sortir plus rapidement de la crise économique.

Les pires craintes du Canada semblent devoir se confirmer. Malgré tous les discours rassurants du sympathique président américain Barack Obama, la clause «Buy American» de son plan de relance économique de presque 800 milliards a bel et bien commencé à influer sur les exportations canadiennes dans son pays. On rapporte des histoires hallucinantes comme cette canalisation d'eau Made in Canada qu'une base militaire américaine est allée déterrer pour la remplacer par un tuyau absolument identique, mais frappé du drapeau étoilé. Le pire est que l'idée de la clause «Buy American» semble vouloir faire tache d'huile aux États-Unis, et qu'on la retrouverait déjà dans au moins quatre autres projets de loi du Congrès, ainsi dans les nouvelles règles de plusieurs dizaines de gouvernements locaux.

Le sentiment d'impuissance et d'injustice des entreprises, de ce côté-ci de la frontière, est graduellement en train de se transformer en colère dans la population et chez ses élus. Il monte un goût de rendre aux Américains la monnaie de leur pièce et de nous donner, à nous aussi, une clause «Buy Canadian».

Ne sachant que trop bien que l'on n'aurait rien à gagner à partir en guerre commerciale contre le pays qui achète presque les trois quarts de nos exportations qui comptent elles-mêmes pour plus du tiers de notre économie, les gouvernements fédéral et provinciaux cherchent tant bien que mal le moyen de canaliser autrement la fureur populaire. Recourir à des représailles commerciales serait comme lancer une grenade dans une pièce fermée, a expliqué la semaine dernière le ministre canadien du Commerce, Stockwell Day. «Tout le monde serait touché.»

Le gouvernement Harper voudrait plutôt négocier une annexe à l'ALENA qui obligerait les États, les provinces et les villes à respecter, eux aussi, la clause de non-discrimination à laquelle sont soumis leurs gouvernements nationaux. Mais il faudrait des mois, sinon des années, à négocier et donner force de loi à une telle entente.

De plus en plus de voix s'élèvent aux États-Unis pour dénoncer ce vent de protectionnisme. Des experts cités par le New York Times estimaient, la semaine dernière, que la clause «Buy American» contribuerait, au mieux, à protéger un total de 9000 emplois aux États-Unis, mais en exposeraient plus 650 000 autres à d'éventuelles représailles des gouvernements étrangers qui achètent des biens et services aux entreprises américaines. On rapporte, là encore, des situations absurdes de compagnies américaines forcées de mettre à pied du personnel parce que leurs clients canadiens ont été frappés par les nouvelles règles américaines ou de fabricants américains empêchés de faire des affaires dans leur propre pays parce que leurs produits ont des composants Made in Canada.

Soumis à l'humeur d'une population trop affligée par la crise pour entendre raison, les gouvernements se renvoient la responsabilité de ce gâchis. Au Congrès et à la Maison-Blanche, on se dit impuissant à corriger la situation parce que les États et les municipalités ne sont pas tenus de respecter les traités commerciaux alors que cet argent qu'ils dépensent vient de programmes fédéraux qui pourraient, tout à fait, s'accompagner de conditions d'utilisation. En l'absence de consignes claires, les pouvoirs locaux préféraient, dit-on, appliquer la clause «Buy American» avec zèle pour ne pas risquer de se faire supprimer les fonds par Washington.



Une histoire qui se répète

Cette hypocrisie caractérisée n'est pas exclusive aux États-Unis. Depuis que les pays du G20 se sont solennellement engagés, l'automne dernier, à ne pas se laisser entraîner dans une spirale protectionniste et à ne pas répéter ainsi la tragique erreur commise durant la Grande Dépression, la Banque mondiale y a relevé l'adoption de pas moins de 89 nouvelles mesures protectionnistes, dont 23 depuis qu'ils ont renouvelé leurs voeux pas plus tard qu'en avril, à Londres.

On retrouve parmi elles les habituels tarifs à l'importation, subventions aux exportations et autres accusations frivoles de dumping. On pourrait aussi ajouter de très nombreuses autres mesures qui ne violent pas toujours la lettre des traités commerciaux, mais qui font tout de même entorse aux principes du libre-échange. On trouve parmi elles les juteuses subventions accordées par les gouvernements à des entreprises nationales, leur conférant un avantage sur leurs concurrents n'ayant pas la chance d'avoir des gouvernements aussi riches. Cette aide vient souvent à la condition que soit protégé un maximum d'emplois dans le pays, quitte à ce que les mises à pied se fassent dans des divisions à l'étranger. Un exemple de cela est les plans d'aide à l'industrie de l'auto aux États-Unis... et au Canada.

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edesrosiers@ledevoir.com

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