Crise à Westminster - Ce Parlement peut-il encore représenter le pays?

Des députés se retirent, des ministres démissionnent, Gordon Brown remanie son cabinet, rien n'y fait. Désespérant de sauver leurs sièges sinon leur parti, des membres du Labour poussent leur chef à la démission. Pour rester en place, l'homme s'agrippe à la crise économique qui touche le pays. Le conservateur David Cameron réclame une élection, mais lui-même n'échappe pas au scandale. Où s'arrêtera la chute de cette classe politique?

Pour emprunter au mot de Winston Churchill, jamais dans l'histoire d'un Parlement tant de politiciens affrontant tant de dilemmes auront manifesté si peu d'éthique. Le chef ou le parti? Le parti ou le pays? Le pays ou la carrière? La révélation des dépenses abusives avait mis à nu la piètre moralité de maints parlementaires, voilà que les manoeuvres pour en sortir mettent à rude épreuve la solidarité des ministres et des élus.

Le premier ministre, il est vrai, n'avait guère le choix d'annoncer aux pilleurs de fonds qu'ils n'allaient pas porter les couleurs de son parti au prochain scrutin. Mais, ce faisant, il esquivait la question de sa propre responsabilité dans la sélection et la surveillance des membres de son cabinet, dont le secrétaire à la Justice, qui ont dû partir dans l'indignité.

Le rapide remaniement que Brown a fait de son équipe avant que d'autres ministres ne désertent n'aura pas restauré la confiance dans son leadership. Parmi les députés qui entendent solliciter un autre mandat, plusieurs ont entrepris une fronde contre lui. Une Margaret Thatcher, au sommet de sa gloire, avait perdu de cette façon l'appui de son caucus. Plus vulnérable encore est le chef qui a succédé à Tony Blair sans passer par une élection.

Au Labour, plusieurs pensent que l'arrivée d'un nouveau chef leur permettrait, sinon de garder le pouvoir, du moins d'échapper au balayage qui les attend aux urnes. Dans l'état des choses, en tout cas, quelles personnalités un chef aussi discrédité pourrait-il recruter? Nul ne voudra volontiers se faire la victime propitiatoire d'électeurs intraitables.

Paradoxalement, si les jours de Gordon Brown paraissent comptés, la majorité des électeurs n'étant pas d'humeur à pardonner aux travaillistes, pour la même raison, les chances d'un successeur, si talentueux soit-il, de renverser la situation semblent bien minces. La tenue d'une élection dans un climat aussi défavorable ne saurait encourager un ministre ou un député, même aussi ambitieux que Brown l'était, à en prendre la place. Or, l'opinion réclame de plus en plus la dissolution des Communes.

Révélations scabreuses

Néanmoins, un nouveau leader, recrutant des candidats au-dessus de tout soupçon, permettrait, croit-on, de ménager l'avenir du parti. Ce calcul n'est pas tout à fait chimérique. L'opposition conservatrice vient, certes, de supplanter les travaillistes, dans les sondages comme aux élections tenues, jeudi, dans des forteresses du Labour. Mais les résultats aux urnes n'annoncent guère une grande victoire. C'est qu'elle n'a pas un bilan éthique plus reluisant.

L'opposition conservatrice, qui croit le pouvoir à sa portée, pourrait connaître des surprises. Le renouvellement de son équipe n'est pas moins nécessaire que celui du gouvernement. Plusieurs conservateurs, en effet, comptent parmi les élus qui ont présenté des comptes frauduleux. Une demi-douzaine d'entre eux, dont Andrew Mackay, un proche conseiller de David Cameron, ont déjà annoncé leur départ.

Mais aussi, la classe politique n'a peut-être pas vu la fin des révélations scabreuses. Le Daily Telegraph n'a pas fermé le dossier. Si d'autres abus, d'autres personnages, font bientôt la manchette dans le pays, les élus encore épargnés par le scandale pourront difficilement reprendre en Chambre le cours des affaires, même celles que l'on jugeait, avant ce choc éthique, de première importance.

À vrai dire, un Parlement qui n'a su prévenir un scandale comme celui-là n'a plus guère de stature morale pour veiller à l'intégrité du gouvernement. Les partis touchés par cette déchéance redoutent, non sans raison, la sanction des électeurs. Mais tel n'est pas l'enjeu politique principal. Un électorat peut-il encore confier à une classe qui l'a trompé pour quelques deniers la responsabilité de veiller aux milliards que le gouvernement investit dans des institutions financières dont l'intégrité n'est pas plus rassurante.

Pour une élection générale

Même le Guardian, d'ordinaire favorable au Labour, conclut qu'il faut aller au peuple. Les appareils partisans ont sans doute des visées moins élevées. En pareille conjoncture, pourtant, une élection générale n'est pas un exercice superfétatoire ou nocif. C'est le principal moyen, sinon le seul, en régime démocratique de restaurer, avec une Chambre renouvelée, la confiance du peuple.

Entre-temps, ailleurs sur la planète, une ancienne colonie anglaise, le Québec, aspirant aux plus grandes normes d'éthique, discute d'un code de conduite pour ses ministres et députés. L'Assemblée nationale, c'est son nom, ne sait toujours pas comment ses citoyens ont vu fondre du quart leur Caisse de dépôt. Mais les représentants du peuple, eux, n'auraient pas à déclarer leurs placements personnels.

Bref, la conversion à la transparence s'annonce longue et ardue. Peut-être faudrait-il s'assurer que les écoliers des prochaines générations puissent apprendre, dans leur cours d'Éthique et de culture religieuse, un vieux principe méconnu mais apparemment toujours actuel: «Ils ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs oeuvres étaient mauvaises.»

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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