Construire son lac, une activité assassine

Il serait intéressant qu'un conseil régional de l'environnement réalise dans sa région un relevé de tous les lacs artificiels construits légalement et illégalement depuis l'entrée en vigueur de la Loi sur la qualité de l'environnement (LQE) au début des années 1970. On aurait des surprises qui expliqueraient bien des déclins et des disparitions d'espèces. La LQE interdit formellement d'intervenir dans un cours d'eau sans un certificat d'autorisation «préalablement» au début des travaux. Cette exigence s'accompagne de l'obligation d'effectuer au préalable une analyse des répercussions environnementales des travaux sur le cours d'eau.

Une autre loi exige la même chose: la Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune, ainsi que le règlement sur les habitats fauniques. Celle-là aussi exige une analyse des impacts sur la faune aquatique de tout projet de retenue des eaux des ruisseaux permanents ou intermittents, ainsi que des petites et grandes rivières. Certes, on n'imagine pas que quelqu'un va se lancer dans la construction d'un gros barrage sans autorisation.

Mais, malgré ces dispositions expresses des lois du Québec, les étangs, petits lacs et piscines naturelles construits dans les cours d'eau par des retenues plus ou moins visibles se multiplient à un rythme élevé sans la moindre intervention des corps publics, y compris des corps municipaux. C'est l'impunité totale, à moins qu'un citoyen porte plainte officiellement. Et encore. Tout ce beau monde se protège les fesses: les municipalités renvoient la balle au ministère, qui la renvoie aux municipalités.

Dans la petite municipalité des Laurentides où se situe notre chalet, pour m'en tenir à un cas que je connais, le propriétaire d'une ferme a totalement artificialisé les rives d'un petit cours d'eau, il y a quelques années, pour mieux le retenir d'une part et pour l'aménager à son goût en remblayant les rives, en se creusant un lac et en installant une retenue d'eau. La municipalité, comme le ministère du Développement pas endurable, de l'Environnement et des Parcs, ont fermé les yeux malgré l'érosion invraisemblable enclenchée par le remblayage et le creusage, malgré les impacts de la disparition du milieu humide de l'endroit, malgré le réchauffement qui en résulte pour les eaux du ruisseau.

Ailleurs dans la même municipalité, un propriétaire a fait creuser en toute impunité d'importants fossés autour d'un milieu humide dont il a coupé tous les arbres en hiver. En toute impunité là aussi. Trois kilomètres plus loin, il y avait un petit étang à barbottes entouré d'une épaisse aulnaie. Il y a trois ans, les pépines se sont pointées pour nettoyer ses rives et élargir l'étang pour en faire un «bô» lac transformé en piscine «naturelle». Un autre milieu naturel tué dans l'indifférence générale. La réglementation municipale autorise cela, m'a-t-on dit, remblayage et creusage du cours d'eau compris. Pas mal comme ineptie collective, n'est-ce pas?

À quatre kilomètres de là, un autre propriétaire a entrepris, il y a un an, de creuser un vaste lac derrière sa maison en coupant un autre ruisseau pour le retenir avec une digue. Je pense que le ministère est intervenu à cause d'une plainte dans ce cas, mais pour l'instant, le dégât n'a pas été réparé après plus d'un an.

Tout cela dans une seule et même petite municipalité bien typique par son absence de politique environnementale pour les écosystèmes les plus fragiles. C'est ce genre de municipalité et de MRC qui, contrairement à d'autres, comme Saint-Donat, respecte encore le droit acquis de polluer avec des semblants de fosses septiques et des berges dénudées en contravention des règles de protection riveraine.

Ces étangs artificiels ont toutefois un avantage: ils servent de trappe à sédiments pour tous les champs agricoles et les terrains gazonnés, jusque dans l'eau qui se trouvent en amont. Mais c'est une bien maigre consolation que de devoir s'en remettre à des ouvrages illégaux pour protéger ce qui reste de ruisseaux vivants au Québec.

En réalité, il y a pire que ces interventions. En effet, les ministères se limitent souvent à émettre un constat d'infraction, qui ne coûte rien au contrevenant. Et les fonctionnaires vont jusqu'à proposer au contrevenant de leur adresser rapidement une demande d'autorisation pour légaliser l'illégalité après coup, une véritable prime au défi de la loi. Il ne manque que la subvention sous prétexte de créer des emplois!

Quant aux municipalités à qui Québec a confié des responsabilités environnementales de plus en plus grandes, la plupart n'ont aucun règlement pour mettre fin à cette destruction des milieux et des espèces aquatiques, se contentant généralement d'exiger un permis de remblayage, qu'on accorde libéralement. Comme elles ne veulent pas investir d'argent dans des poursuites qui ne rapportent guère, elles laissent faire et ferment les yeux: c'est plus agréable pour le maire, les conseillers et les inspecteurs que de devoir rentrer dans le confort des cousins, voisins ou parents de toutes sortes de leur milieu. En fin de compte, c'est encore l'environnement et les espèces qui vont casquer, qui vont devoir assumer par des déclins accrus cette incurie, voire cette ineptie qui détruit à petit feu le caractère naturel de nos villages. Mais à voir ces mêmes villages s'orner d'enseignes commerciales, se laisser dénaturer par l'arrivée des grandes chaînes et des multinationales du pétrole, de la malbouffe et de l'auto, on se dit que les vrais poissons ne sont plus dans les ruisseaux...

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Activités

- Le samedi 6 juin, c'est la Journée nationale des sentiers. On s'équipe de sécateurs, de gants, de sciottes et de pelles pour restaurer son sentier préféré.

- Les 12, 13 et 14 juin, ce sera la Fête de la pêche. Tous peuvent alors pêcher sans permis dans les endroits autorisés. On peut consulter le programme sur le site Internet du MRNF, www.mrnf.gouv.qc.ca

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- Lecture: Attirer la faune au jardin, par Albert Mondor et Daniel Gingras, Éditions de l'Homme, 317 pages. À l'heure des gazons artificiels et des pesticides étasuniens saupoudrés en cachette, ce livre est vraiment rafraîchissant avec ses stratégies pour ramener la vie dans nos jardins. Insectes, papillons, grenouilles, chauve-souris, coccinelles, mantes religieuses et autres petits vivants peuvent être attirés dans votre jardin pour maintenir son équilibre de façon naturelle avec les insectes ravageurs non désirés. Pour une nouvelle culture du vivant!

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