En faire trop

Les conservateurs s'y sont remis. Depuis la semaine dernière, des publicités négatives ciblant le chef libéral ont commencé à envahir les ondes, et deux sites Internet, l'un en anglais et l'autre en français, ont été ouverts.

Le procédé fait toujours grincer des dents et suscite chaque fois des condamnations, mais il est repris parce qu'il fonctionne. Il sert à semer le doute. Sinon, pourquoi gaspiller autant d'argent? Mais pour être utile, la publicité négative doit éviter de tomber trop bas, comme cette fiente d'oiseau laissée sur l'épaule de Stéphane Dion durant la dernière campagne électorale.

La publicité négative n'est pas nécessairement à proscrire quand on comprend qu'elle sert, contrairement à la publicité positive qui vise à promouvoir ses propres idées et candidats, à tailler en pièces les politiques ou le programme de son adversaire. Elle devient cependant désagréable et choquante quand elle cible une personne de manière mesquine. Encore une fois, les conservateurs ne semblent pas savoir où s'arrêter.

Les conservateurs veulent entretenir le malaise qu'ont certains Canadiens à l'égard de la longue absence de Michael Ignatieff du Canada. Connaît-il leur réalité? Comprend-il leurs problèmes? Les publicités jouent clairement sur cette insécurité, ce qui est de bonne guerre. Même Michael Ignatieff sent le besoin de répondre à ces questions. Sinon, il ne sillonnerait pas le pays sans arrêt pour rencontrer les Canadiens sur leur terrain. Il veut briser toute impression de distance.

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Le Parti conservateur aurait donc pu cibler cette faiblesse sans tomber dans la petitesse, mais le ton des publicités et des sites Internet est empreint d'un populisme détestable. Le PC tente de faire passer le chef libéral pour un snobinard qui n'a que ses propres intérêts en tête. Il fait état, comme si c'était un défaut, de la préférence de Michael Ignatieff pour le café expresso, dans lequel il aime tremper une gaufrette au chocolat. On mentionne avec un brin de dédain son penchant pour l'opéra, son chic condo torontois et le fait qu'il ait «une villa, rien de moins, dans le sud de la France». Cette portion des publicités et des sites Internet pue le mépris pour les intellectuels, les universitaires, les érudits, les gens qui ont vécu à l'étranger et se disent «citoyens du monde». Tout ce qui n'est pas, aux yeux des conservateurs, l'amateur typique de café Tim Horton.

On peut renverser les termes de l'équation et se demander ce qu'il faut penser d'un premier ministre qui n'a à peu près jamais mis les pieds en dehors du Canada avant d'accéder au pouvoir. Michael Ignatieff est perçu comme hautain, mais ses petites habitudes ne peuvent suffire à juger de ses qualités de chef, pas plus que le fait qu'un politicien porte des bottes de cow-boy ou vive dans un domaine de l'Île-Bizard.

Les autres volets de cette campagne s'en prennent davantage aux déclarations passées du chef libéral, ce qui est davantage à-propos. En anglais, elles ne sont pas très percutantes. Certaines citations sur le Québec, affichées sur le site français, ont par contre le potentiel d'embarrasser le chef libéral. De semer le doute, en fait. Et le ton et le contenu n'ont rien pour déplaire au Bloc québécois.

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Le PC met en lumière l'opposition du chef libéral, il y a trois ans, à une délégation québécoise à l'UNESCO ou encore cette déclaration faite lors du congrès libéral de 2005: «Nous devons utiliser le pouvoir du fédéral afin d'investir dans l'éducation, plus particulièrement dans l'éducation postsecondaire, et d'établir des normes nationales dont nous aurons besoin pour permettre l'éducation [...] Ne nous empêtrons pas dans des batailles entre le fédéral et le provincial en ce qui concerne les compétences. Faisons-le.» M. Ignatieff, qui parle de faire du Canada une société du savoir, a définitivement de la suite dans les idées, mais s'il entend entreprendre les discussions avec les provinces sur ce ton, il sera reçu avec une brique et un fanal. Sa conception des relations entre le fédéral et le provincial a-t-elle changé? Il l'a laissé entendre à l'issue du congrès de Vancouver, mais du bout des lèvres, et une zone d'ombre persiste.

Ce qui surprend le plus dans cette stratégie conservatrice, c'est qu'elle épargne davantage le Bloc que le PC, ce qui montre que les conservateurs sont prêts à tout pour défaire les libéraux, y compris pousser des électeurs vers le parti souverainiste. Nombre de déclarations dénichées datent de l'époque de la saga constitutionnelle du début des années 90, et la pensée de beaucoup de politiciens — dont Stephen Harper — a évolué depuis. Ces propos touchent toutefois un nerf sensible et les conservateurs le savent. Mais, incapables de mesurer leurs coups, ils exagèrent encore en disant aux Québécois que M. Ignatieff «veut nous mettre à la porte, mais selon ses propres conditions strictes».

Il y aurait matière à un débat de fond, mais les conservateurs sont incapables de résister aux coups bas, tant en Chambre que dans l'arène virtuelle. En fait, ils ne savent pas où se situe la frontière entre les affaires gouvernementales et leurs activités partisanes. Ce n'est pas pour rien si ce sont deux conseillers du premier ministre qui ont dévoilé les publicités à la presse, affirmant dès le départ qu'ils avaient pris un congé sans solde pour la durée de la séance d'information...

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mcornellier@ledevoir.com

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