Le test du réel

Michael Ignatieff sait inspirer ses troupes en leur parlant de ses valeurs, de ses principes et de sa vision d'avenir. Il semble toutefois avoir deux difficultés quand vient le temps de traduire ses idées en mesures concrètes. Soit il lui faut un temps étonnamment long pour accoucher d'une proposition précise mais relativement simple, comme le critère uniforme d'éligibilité à l'assurance-emploi, soit il est à la fois ambitieux et général, ce qui lui permet d'éviter de gros détails difficiles, mais donne l'impression à l'occasion qu'il n'a pas encore trouvé la façon concrète de les surmonter. Comme dans le cas de son projet de société du savoir.

Prenons la première difficulté. Il n'est pas farfelu, bien au contraire, de demander qu'en ces temps de crise, les salariés qui perdent leur emploi puissent avoir droit à l'assurance-emploi après avoir travaillé 360 heures, peu importe où ils vivent au Canada. M. Ignatieff n'est pas le premier à le demander. En fait, il est le dernier.

Il n'en a pas fait une condition pour approuver le budget à la fin de janvier. Ses critères étaient plus vagues. Il fallait, dit-il, venir en aide aux personnes plus vulnérables, investir dans les infrastructures et dans la formation des travailleurs, protéger les emplois d'aujourd'hui et créer ceux de demain. Puis, quand le budget a été présenté, il n'a rien exigé de plus que des rapports d'étapes plus étoffés que ce que prévoyait le ministre des Finances.

Au tout début de février, ce n'est donc pas son parti, mais la députée néo-démocrate Carol Hughes qui a présenté un projet de loi sur l'assurance-emploi imposant un critère de 360 heures, projet dont la deuxième lecture commence demain. Toujours au début de février, le député bloquiste Yves Lessard présentait à son tour un projet de loi reprenant, entre autres, le critère des 360 heures. Aucun député libéral n'a fait le même geste par la suite.

Il s'est maintenant écoulé trois mois depuis le dépôt du projet de Mme Hughes. Tout ce que M. Ignatieff a trouvé à y ajouter est une demande pour que le gouvernement «amorce une étude indépendante du régime d'assurance-emploi afin de présenter un projet de réforme concret avant que la Chambre ne suspende ses travaux en juin».

Le chef libéral ne veut pas d'une réforme à la pièce, ce qui est sage, mais faire croire qu'un tel examen puisse se faire en un seul mois relève du mirage. Le plus étonnant est qu'il lui ait fallu trois mois pour accoucher de cette idée et pour se rallier à la demande d'un critère uniforme de 360 heures. Mieux vaut tard que jamais, diront certains, d'autant plus qu'en transformant cette requête en ultimatum, le chef de l'opposition officielle lui donne un poids politique que ne peuvent avoir les projets de loi de députés.

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L'autre difficulté de Michael Ignatieff découle de sa propension à se vouloir visionnaire, mais avare de détails. C'est le cas de son projet de société du savoir. On ne peut savoir, pour l'instant, s'il a pleinement mesuré les risques qui y sont associés.

Après des années de gouvernement clientéliste, peu de gens vont lui reprocher de souhaiter ancrer son programme politique dans une vision à long terme. Et rêver d'une société du savoir correspond aux exigences de l'époque actuelle. Tout est dans le «comment» cependant, et c'est là que ça se corse. En particulier, dans une fédération comme le Canada.

Selon Michael Ignatieff, une société du savoir suppose qu'on s'intéresse à la petite enfance et aux garderies, à l'accès à l'éducation supérieure, à la lutte contre l'analphabétisme, à la formation de la main-d'oeuvre, à l'éducation continue, à la reconnaissance des diplômes étrangers, à la recherche scientifique et à la culture. Le portrait est juste, mais là où le chef libéral se trompe, c'est lorsqu'il présente le gouvernement fédéral comme le principal architecte de ce chantier. La majorité des sujets qu'il mentionne relèvent de la compétence des provinces.

Dans son discours de samedi, il ne l'a jamais relevé. En conférence de presse, dimanche, il s'est défendu de vouloir s'ingérer, mais non sans un bémol bien audible. «Parfois, la responsabilité est provinciale, je veux bien, mais d'avoir un plan d'action national, ça, c'est un rôle essentiel du gouvernement fédéral. C'est un travail d'inspiration, un travail de concertation. Ce n'est pas un travail d'ingérence.» Ses futures promesses électorales seront quand même ciblées, précises et chiffrées. Il le dit lui-même. Comment compte-t-il les respecter s'il n'en a pas la maîtrise d'oeuvre?

L'éducation est la chasse la mieux gardée des provinces, du Québec au premier chef. Plusieurs provinces se méfient aussi de tout ce qui ressemble à un programme à frais partagés depuis les compressions unilatérales de Paul Martin, en 1995, dans les transferts destinés à la santé, à l'aide sociale et à l'éducation postsecondaire. D'ailleurs, les fonds pour l'éducation supérieure n'ont toujours pas été restaurés, et on peut s'attendre à ce que ce soit la première exigence des provinces.

Le projet de Michael Ignatieff va se préciser, mais il devra être accompagné, pour être crédible, d'une véritable réflexion sur le fédéralisme canadien et les relations fédérales-provinciales. C'est à ce moment-là qu'on saura si, oui ou non, il croit, comme nombre de fonctionnaires et de politiciens fédéraux, qu'«Ottawa knows best», qu'il sait tout mieux que quiconque, surtout les provinces.

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mcornellier@ledevoir.com

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