Le rêve d'Ignatieff

En 1968, Pierre Elliott Trudeau avait séduit l'électorat canadien et québécois en promettant de faire du Canada une «société juste».

Sur le plan du marketing politique, c'était indéniablement une brillante trouvaille, mais elle contenait en germe tous les éléments de la confrontation qui a marqué l'histoire des relations entre Québec et Ottawa depuis.

Durant son bref passage à la Justice, le futur premier ministre avait déjà donné un aperçu de sa détermination avec son controversé projet de loi qui libéralisait les dispositions du Code criminel relatives à l'avortement et à l'homosexualité.

Comme il l'a lui-même expliqué des années plus tard, la valeur à privilégier était cependant moins la liberté que l'égalité: égalité entre le français et l'anglais, égalité des chances économiques pour tous les Canadiens, indépendamment de l'endroit où ils vivaient.

«Il est important de souligner que ces deux démarches favorisaient une conception du pays selon laquelle tous les Canadiens étaient solidaires dans la construction d'un pays fort et uni. Il serait même exact de dire que ces deux démarches constituaient les fers de lance de notre action politique, à ce moment de l'histoire canadienne où les forces centrifuges l'emportaient sur les forces centripètes et menaçaient de faire éclater la fédération», a-t-il écrit dans le recueil intitulé Les Années Trudeau. La recherche d'une société juste, publié en 1990.

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Il y a aussi des relents de nation building dans la «société du savoir» dont dit rêver Michael Ignatieff. Comme son prédécesseur, il voudra tout naturellement s'assurer — et avec raison — que ce savoir soit également accessible à tous les Canadiens, peu importe où ils vivent et la langue qu'ils parlent.

Pour bon nombre de Québécois, la grande priorité est de se débarrasser des conservateurs. Dans la mesure où les mêmes causes provoquent généralement les mêmes effets, le rêve de M. Ignatieff recèle toutefois un aussi fort potentiel de conflit que la «société juste».

Au lendemain de son couronnement officiel, le chef du PLC a indiqué que le prochain programme libéral contiendrait des engagements précis dans des domaines comme la lutte contre l'analphabétisme, l'éducation de la petite enfance et la formation professionnelle.

M. Ignatieff s'est bien défendu de vouloir empiéter sur les champs de compétence des provinces, mais ses propos avaient de quoi inquiéter: «Un premier ministre est là pour élaborer une vision stratégique pour un pays. Un premier ministre et un gouvernement fédéral ont un travail d'inspiration et un travail de concertation. Parfois, la responsabilité est provinciale, mais d'avoir un plan d'action national, c'est un rôle essentiel d'un gouvernement fédéral.»

Même si la création du ministère de l'Expansion économique régionale (1969), auquel Pierre Elliott Trudeau avait confié le mandat d'assurer l'égalité des chances économiques entre les diverses régions, a donné lieu à bien des confits avec Québec, la Constitution ne reconnaît pas aux provinces la compétence exclusive sur le développement économique.

En ce qui concerne l'éducation, cela ne fait aucun doute, et le Québec a toujours été très pointilleux sur le respect de sa compétence. Depuis l'époque où Maurice Duplessis refusait les subventions fédérales aux universités québécoises jusqu'au conflit provoqué par la création des Bourses du millénaire, les empiétements d'Ottawa ont été une source de tension continuelle.

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Durant la course à la succession de Paul Martin, M. Ignatieff avait été l'instigateur de la reconnaissance de la nation québécoise, mais il n'a jamais daigné expliquer ce que cela signifierait concrètement pour un gouvernement qu'il dirigerait.

Pour un homme de son agilité intellectuelle, il n'est pas difficile de concilier les contraires dans l'abstrait. C'est une autre affaire dans la réalité des choses. Malgré un ton plus conciliant, ses propos de la fin de semaine ne reflètent pas une conception du fédéralisme très différente de celle de M. Trudeau, qui considérait les provinces comme de simples «districts» administratifs.

S'il appartient au premier ministre du Canada d'«élaborer une vision stratégique pour un pays» et au gouvernement fédéral de la transposer en un «plan d'action national», même dans un domaine comme l'éducation, quel est exactement le rôle du gouvernement «national» du Québec?

L'ancien député conservateur de Louis-Hébert, Luc Harvey, a déclaré au Devoir qu'il croyait encore à la possibilité que le gouvernement Harper honore sa promesse de limiter le pouvoir de dépenser d'Ottawa.

Que ferait un gouvernement Ignatieff? Il y a deux semaines, le chef du PLC a déclaré à ma collègue Hélène Buzzetti qu'il lui semblerait «méprisant» de chercher à séduire le Québec en lui offrant de «petits cadeaux», mais personne au Québec ne lui reprocherait d'agréer une demande que tous les gouvernements ont réitérée depuis un demi-siècle.

S'il veut contribuer à faire du Canada une «société du savoir», le plus simple serait d'augmenter la contribution fédérale au financement de l'enseignement postsecondaire, comme le réclament toutes les provinces. Là encore, personne ne se sentirait méprisé à cause de ce «petit cadeau».

mdavid@ledevoir.com

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