Perspectives - Le nouveau paradigme

L'administration Obama promet pour bientôt un «nouveau paradigme» en matière de commerce international. Ce changement pourrait mener à la réouverture de l'ALENA, à une position plus musclée contre la Chine et à une remise en cause du libre-échange, comme l'ont annoncé les démocrates durant les élections. Tout indique, cependant, qu'il marquera surtout un virage à 180 degrés du nouveau président sur ces questions et l'acceptation que les avancées, en ce domaine, continueront d'être lentes et graduelles.

On attendait avec impatience ce premier discours d'importance du nouveau représentant au Commerce des États-Unis, Ron Kirk. Il a finalement eu lieu, il y a une dizaine de jours, à l'Université Georgetown à Washington. L'ancien maire de Dallas, considéré comme un partisan du libre-échange, a expliqué que lui et le président Obama étaient encore à l'étape de «tout regarder», des pratiques des partenaires commerciaux des États-Unis aux retombées économiques pour les travailleurs américains, en passant par la situation de l'économie mondiale, afin d'accoucher bientôt d'une «nouvelle approche», d'un «nouveau paradigme» en la matière.

En attendant ce grand jour, le représentant au Commerce a répété le discours habituel sur l'importance que le gouvernement vienne en aide aux travailleurs affectés par la mondialisation; que chaque pays respecte la lettre et l'esprit de ses engagements commerciaux; et que les règles commerciales tiennent dorénavant mieux compte des impératifs environnementaux et de la protection des droits des travailleurs.

Mais les étudiants venus entendre Ron Kirk ont surtout eu droit à un vibrant plaidoyer pour le libre-échange. «Pour remettre notre économie sur ses rails, nous devons augmenter nos exportations», leur a-t-il dit. Le nombre croissant d'Américains opposés à ce libre-échange ignorent souvent que leur pays lui doit «près de la moitié de sa croissance économique» à raison «d'un emploi manufacturier sur six». «Ce n'est pas le temps de nous replier sur nous-mêmes, ce n'est pas le temps d'être timides», lorsque l'économie est à la dérive et que «95 % de tous les consommateurs vivent à l'extérieur de nos frontières», a-t-il martelé. Il a également enjoint aux puissances émergentes chinoise, indienne ou brésilienne de s'élever au-dessus de leur intérêt propre et de joindre leurs efforts aux nouvelles idées que l'administration Obama présentera «dans les prochaines semaines» afin de relancer et conclure les négociations du cycle de Doha à l'OMC.

Vire-capot

On pouvait difficilement être plus loin du discours démocrate des dernières élections. Il faut dire que l'on s'y attendait un petit peu depuis que la Maison-Blanche avait annoncé, quelques jours auparavant, qu'elle ne souhaitait plus la réouverture de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) pour y renforcer les filets de sécurité sur l'environnement et les droits du travail, comme l'avait promis, il y a à peine un an, le candidat à l'investiture démocrate, Barack Obama. Une semaine avant, la Maison-Blanche avait aussi décidé de cesser d'accuser la Chine de manipuler son taux de change pour se donner un avantage commercial déloyal.

Ce spectaculaire changement de cap n'a pas échappé aux élus démocrates, comme les sénateurs Sherrod Brown et Kay Hagan, ou le représentant Mike Michaud, qui doivent leurs sièges à Washington presque uniquement à la montée du sentiment protectionniste. Ce n'est évidemment pas la première fois dans ce parti qu'un chef change d'avis sur de pareilles questions aussitôt arrivé à la Maison-Blanche. Ils n'ont toutefois pas l'intention de désarmer, et l'on s'attend à tout un choc quand l'administration Obama cherchera à faire adopter par le Congrès américain l'accord controversé de libre-échange avec la Colombie.

Cette soudaine conversion du clan Obama aux valeurs libre-échangistes n'empêchera pas les États-Unis de faire des écarts de conduite, de temps à autre, comme l'a montré la clause Buy American de son plan de relance économique et la récente réapparition du remake du Retour du fantôme du conflit du bois d'oeuvre canado-américain, VIe partie.

Cela ne signifie pas, non plus, que le nouveau président américain ne fera pas campagne pour une meilleure prise en compte des facteurs humains et environnementaux dans le fonctionnement du commerce mondial. Il ne serait pas seul à le faire, les populations de plus en plus de pays le réclamant aussi de leurs gouvernements.

Cette tâche est toutefois complexe et d'une lenteur désespérante, ont rappelé les participants à un colloque international qui s'est tenu sur ce sujet à Montréal la semaine dernière. Parmi les nombreuses difficultés rencontrées, il y a des questions techniques, comme de trouver les forums de négociation appropriés, les outils juridiques pour traduire sa volonté ainsi que des mécanismes de contrôle efficaces. Plus fondamentalement, on est aussi confronté aux écarts de richesse et aux différences de valeurs entre les sociétés. Mais l'obstacle le plus important est d'abord et avant tout le manque de volonté de politique. Mais cela est peut-être en train de changer.

À voir en vidéo