Les Américains et Vichy

Qu'est-ce qui persiste tant à fasciner les Américains — surtout ceux de l'intelligentsia libérale — dans l'occupation allemande de la France et la réponse largement passive des Français en 1940-44? Il y a de quoi être songeur. En ce moment, à New York, on peut assister à deux expositions majeures qui traitent de cette question primordiale et toujours irrésolue: comment se fait-il qu'une société justement célébrée pour son adhérence aux Lumières ait pu collaborer à un tel point avec l'ombre du nazisme?

À la bibliothèque publique de New York, on trouve d'abord l'ambitieuse Entre Collaboration et Résistance, qui décrit la «vie littéraire» pendant l'Occupation — vie qui a fleuri dans une atmosphère parfois fantaisiste. Au Musée de l'héritage juif, on peut ensuite parcourir la vie tragique d'Irène Némirovsky, l'excellente romancière «française» et juive qui a péri en grande partie à cause de ses fantaisies à l'égard de la France littéraire et sa politique culturelle.

Je ne tenterai pas d'expliquer la conduite des Français durant la guerre. Pour moi, l'histoire de l'Occupation reste encore très personnelle, un «itinéraire complexe» de mémoire (de l'expression des conservateurs de la bibliothèque dirigée par le grand historien de l'époque, Robert Paxton, pour décrire ceux qui n'ont choisi ni la résistance, ni la collaboration ouverte) vu à travers le récit de ma mère. Celle-ci a passé la guerre en zone occupée dans un confort qui ne pouvait masquer un isolement angoissant.

Mon grand-père, bien qu'il ait été anti-allemand et pro-britannique, avait tout de même gardé ouverte son usine de placage qui roulait à pleine vitesse pour vendre des produits aux fabricants de meubles allemands. Une de ses justifications était, bien sûr, qu'il ne voulait pas que ses ouvriers soient envoyés en Allemagne pour travailler dans des usines d'armement (certains ont été tout de même appelés).

Mais c'est précisément ce genre de compromis qui rend l'argument si fâcheux. J'aurais bien aimé pouvoir lui demander pourquoi il n'était pas entré en pleine résistance clandestine s'il était «contre les Boches». Mon grand-père est toutefois mort bien avant que j'atteigne l'âge de raison... et l'argent gagné sous le joug allemand a aidé à payer mon éducation en Amérique.

Pour les écrivains, la question «que faire?» n'était pas moins compliquée que pour un homme d'affaires. Sauf que l'on est en droit de s'attendre, de la part d'un intellectuel, à un raisonnement plus philosophique, voire éthique, que chez un commerçant qui considère les chiffres plutôt que les grands conflits moraux.

Malheureusement, il n'y a aucune évidence que le beau monde littéraire de Paris ait agi de manière plus admirable que la populace après que la Wehrmacht a défilé sur les Champs-Élysées le 14 juin 1940.

Évidemment, quelques-uns — Juifs d'origine et réalistes — ont trouvé refuge en Amérique, dont Jacques Schiffrin, éditeur de La Pléiade (Gide l'a aidé à se sauver), et l'écrivain André Maurois. D'autres, notamment le communiste engagé Louis Aragon et sa femme juive, Elsa Triolet, ainsi que l'Irlandais Samuel Beckett, qui rédigeait en français, sont restés dans la métropole et ont résisté à partir de la zone «libre» gouvernée par Vichy, où le régime menait ses propres rafles contre les Juifs. «Pour la plupart, écrit l'historien Thomas Christofferson, la résistance intellectuelle a été un phénomène parisien limité que très peu de gens ont connu de près.»

Le paradoxe et l'hypocrisie se présentaient partout: des non-collaborateurs écrivaient pour l'archi-collaborationiste La Nouvelle Revue française, en même temps que Maurois donnait depuis l'Amérique son soutien (temporaire) au maréchal Pétain, qui siégait à Vichy, plutôt qu'à De Gaulle, installé à Londres. Néanmoins, personne n'a milité sérieusement pour un boycottage des maisons d'édition qui ont annulé leurs associations avec des Juifs pour se conformer aux décrets antisémites promulgués par Pétain et Pierre Laval.

L'une des pièces à conviction les plus frappantes à la bibliothèque de New York est la courte lettre de Gaston Gallimard à Jacques Schiffrin le 5 novembre 1940: «Monsieur, réorganisant sur des bases nouvelles notre maison d'édition, je dois renoncer à votre collaboration à la fabrication de la collection Bibliothèque de la Pléiade... Veuillez croire, Monsieur, à mes sentiments distingués.» Or, cette realpolitik odieuse n'a empêché ni Aragon en 1942, ni Camus la même année, ni même Sartre en 1943 de faire éditer leurs livres chez Gallimard.

Cela contraste un peu avec l'éditeur Albin Michel, qui a continué — avec hésitation — à subventionner la pitoyable Némirovsky, «cachée en pleine vue» à 183 kilomètres de ma mère, avec son mari et ses deux filles. Si Maurois et d'autres se sont leurrés sur les ultimes intentions de Pétain, Némirovsky a fait preuve d'un aveuglement suicidaire quant à l'illusion d'indépendance promue par Vichy. Lire la lettre pathétique qu'elle a adressée à Pétain, cherchant vainement à se protéger en faisant une distinction entre elle (maintenant convertie au catholicisme) et d'autres étrangers d'origine juive, revient à voir le profond déni de la France non seulement face à Hitler, mais aussi face à sa propre corruption intellectuelle.

Beaucoup ont critiqué le prétendu antisémitisme de Némirovsky, mais sa plaidoirie me semble plutôt celle du snobisme d'une bourgeoise qui ne veut pas être classée dans la même catégorie que la racaille: «Je ne puis croire, Monsieur le Maréchal, que l'on ne fasse aucune distinction entre les indésirables et les étrangers honorables qui, s'ils ont reçu de la France une hospitalité royale, ont conscience d'avoir fait tous leurs efforts pour le mériter.» Moins de deux ans plus tard, elle est arrêtée par la police française et déportée à Auschwitz.

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Quant à l'intérêt américain fervent pour ces deux expositions, je n'ai pas d'explication. À part peut-être le sentiment que mes concitoyens, dans leur innocence perpétuelle, préfèrent toujours juger les autres plutôt que d'examiner leurs propres torts. Il se peut aussi que la France soit tout simplement plus intéressante que la Hollande, où un plus grand pourcentage de la population juive a été déportée.

Au fond, l'Occupation est une histoire française, et il y a quelque chose de gênant à voir mes confrères bouche bée devant le péché des étrangers. Peut-être qu'il vaudrait mieux que les Américains retournent à l'école et fassent des études sur les relations diplomatiques entre Washington et Vichy — maintenues jusqu'en mai 1942 —, sur les quotas d'immigration anti-juifs de l'administration Roosevelt ou sur les convois de réfugiés renvoyés de la côte est des États-Unis. On pourrait commencer la leçon avec une ironie singulière: l'exposition de la bibliothèque est subventionnée en partie par la fondation établie par Florence Gould, l'épouse d'un riche Américain, qui a tenu un salon de culture franco-allemand à Paris pendant toute l'Occupation...

John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine, publié à New York. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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