Médias - Télédiffuseurs sur charbons ardents

L'avenir des télévisions généralistes se discute encore à Gatineau ces jours-ci, alors que le CRTC a entrepris la semaine dernière une audience de trois semaines sur le renouvellement des licences des réseaux privés. Cette audience n'a curieusement pas fait les manchettes au Québec. Lassitude devant un discours qui se répète?

Les réseaux privés ont pourtant mis toute la gomme pour tenter de convaincre l'organisme fédéral qu'ils sont au bord du gouffre. CTV et CanWest Global prévoient fermer des stations locales, et ils supplient le CRTC d'assouplir la réglementation.

Alors que les réseaux privés faisaient 200 millions de profits il y a sept ans, lors du début de leurs licences actuelles, ils prévoient tous des pertes cette année (remarquez que TVA annonçait quand même des profits vendredi...).

Les licences sont habituellement accordées pour une période de sept ans. Mais le CRTC étudie actuellement la possibilité d'accorder des licences pour une période réduite, aussi courte que pour un an, afin de voir comment la situation économique des réseaux évoluera dans les prochains mois.

Les redevances, encore

Le but de l'audience consistait à discuter d'un assouplissement de la réglementation pendant cette courte période. Mais la première semaine d'audience a plutôt été dominée par la sempiternelle question des redevances d'abonnement.

Depuis deux ans, cela fait deux fois que le CRTC refuse d'accorder aux réseaux généralistes le droit d'obtenir des montants des abonnés des télédistributeurs, câble et satellite, montants dont bénéficient les chaînes spécialisées.

Malgré ce double refus, les réseaux reviennent à la charge.

Le CRTC a lui-même publié un rapport qui indique que si chaque réseau généraliste recevait 50 cents par abonné par mois des distributeurs de signaux télévisuels, ils obtiendraient au total 352 millions de plus. CTV recevrait 56 millions, Global 72 millions, Rogers, propriétaire du réseau City-TV, 57 millions, TVA 26 millions, TQS 23 millions. Radio-Canada et CBC recevraient, eux, 92 millions.

Rappelons toutefois que plusieurs groupes privés s'opposent fermement à ce que le télédiffuseur public reçoive de telles redevances. Flairant le danger, la direction de Radio-Canada s'est empressée la semaine dernière de déclarer qu'il y a urgence d'accorder des redevances dès janvier 2010, et qu'elle en a besoin. Le patron des services français de la SRC, Sylvain Lafrance, a indiqué que «ça n'avait pas de bon sens» de payer un abonnement au câble pour des chaînes que l'on n'écoute pas, alors que les chaînes les plus écoutées, les généralistes, ne reçoivent aucun sou des abonnés.

Les distributeurs ne veulent évidemment rien savoir, et ils menacent de répercuter une augmentation de facture aux abonnés si le CRTC impose une redevance pour les chaînes généralistes.

Ivan Fecan, le patron de CTV, a demandé au CRTC de réglementer les tarifs des distributeurs, accusant carrément ceux-ci de prendre les consommateurs en otages.

Quant au grand patron de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, il déclarait il y a deux semaines que les redevances devraient être octroyées en fonction des résultats d'auditoire. Autrement dit, la cagnotte à TVA.

Un aveu significatif

Pendant que tout le monde s'entre-déchire, personne ne semble répondre clairement aux deux grandes objections qui avaient été soulevées par le CRTC pour refuser l'accès aux redevances: le CRTC voulait s'assurer que la facture de l'abonné n'augmenterait pas, une garantie qu'il n'a jamais reçue, et il voulait s'assurer que si l'on permettait les redevances, les sommes iraient pour des projets spécifiques d'amélioration du contenu canadien, et non pour combler des déficits ou pour renflouer les opérations courantes.

Hasard de l'actualité ou hasard arrangé, le Comité du patrimoine des Communes reçoit également ces jours-ci les patrons des réseaux. La semaine dernière, le patron de TQS Maxime Rémillard faisait valoir aux députés de ce comité que les redevances rapportent plus de 250 millions aux seules chaînes spécialisées du Québec, des chaînes spécialisées qui ratissent aussi le marché publicitaire alors que les réseaux traditionnels comme le sien, eux, ne vivent que des revenus publicitaires en décroissance.

TQS n'a pas à se présenter aux actuelles audiences du CRTC parce que sa licence a été renouvelée l'année dernière. Mais Maxime Rémillard a fait aux députés un aveu significatif: il lui sera «très difficile», dit-il, de remplir ses engagements comme nouveau propriétaire de TQS si le modèle économique actuel, basé uniquement sur la vente de publicité, n'est pas modifié.

D'autant plus que d'autres problèmes surgissent à l'horizon. Le passage au numérique par exemple, dont le CRTC doit aussi discuter: les réseaux privés affirment que cela leur coûtera trop cher et qu'ils n'y arriveront pas sans l'aide du gouvernement.

pcauchon@ledevoir.com

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