Les États-Unis et la torture - Le président Obama peut-il laisser courir les coupables?

Le camp de Guantánamo en mars 2009.
Photo: Agence Reuters Le camp de Guantánamo en mars 2009.

Le président Barack Obama a été vivement applaudi à la CIA quand il y a déclaré que l'on ne traduirait pas en justice ceux de ses agents qui ont pratiqué la torture sous George W. Bush. En ajoutant qu'il ne va pas rouvrir le passé, mais regarder vers l'avenir, il laissait entendre que les responsables de cette pratique resteront impunis.

Il n'en fallait pas plus pour ébranler l'autorité morale qu'il s'est acquise en rompant avec les agissements de l'administration précédente. La crise économique aux États-Unis y aura sans doute écarté de l'actualité un revirement aussi grave. Mais le président, tout en refusant une commission d'enquête, s'en est heureusement remis à son ministre de la justice.

Encore maintenant, Washington extrade, soixante ans après la Deuxième Guerre, des tortionnaires nazis qui avaient fui aux États-Unis après avoir massacré des juifs et d'autres prisonniers. C'est en vain que ces tristes exécutants de l'Allemagne en guerre invoqueront l'obéissance aux ordres. Aucune immunité ne leur sera accordée, même s'ils ont agi, disait-on à l'époque, pour «défendre la civilisation» contre la menace du «communisme».

Les Alliés n'ont pas davantage épargné les dirigeants du gouvernement allemand et de ses forces armées qui avaient perpétré les pires crimes que l'on puisse imaginer. Au contraire, ils ont rédigé une Déclaration universelle des droits de l'homme et signé par la suite des conventions internationales qui sanctionnent les crimes contre l'humanité, y compris la torture, cette pratique barbare qui voue ses victimes à une agonie perpétuelle.

Fermer les yeux sur ce chapitre de l'histoire des États-Unis serait consacrer le principe que seuls les pays vaincus et leurs dirigeants peuvent être tenus responsables de leurs actes, et que les vainqueurs, eux, n'ont de comptes à rendre à personne. Vae victis, malheur aux vaincus, disait-on il y a deux mille ans. On avaliserait un recul des plus importants progrès de la civilisation.

Du coup, on saperait le nouvel ordre international de justice qui, d'un génocide à l'autre, s'efforce de faire reculer les régimes les plus sanguinaires. D'autres pays, du reste, résistent encore au respect des droits de l'homme. Certains comptent même parmi les alliés des États démocratiques. Sans commettre d'atrocités collectives, ils pratiquent eux aussi la torture. C'est ainsi que les États-Unis, voire le Canada, ont pu y faire «traiter» de présumés terroristes.

Certes, Barack Obama faisait face à un dilemme. De simples soldats ont été punis, sous l'administration Bush, pour des actes de torture pratiqués en Irak à la prison d'Abou Ghraiïb. Mais on sait, depuis, que la torture fut érigée en système. Le nouveau président ne pouvait poursuivre des officiers du camp de Guantánamo ou des prisons secrètes de la CIA, sans mettre en cause leurs supérieurs militaires et civils, leurs conseillers juridiques et de hauts dirigeants politiques. Or, faut-il aller jusque-là?

Des congressmen démocrates sont de cet avis, mais d'aucuns les soupçonnent de vouloir se venger des faucons de l'ex-président ou, pire encore, de chercher à démolir ce qu'il reste des républicains. D'autres invoquent, pour passer l'éponge, le danger de diviser le pays au milieu des crises qui l'assaillent. Ailleurs, craignent certains, des dictateurs ne s'accrocheront-ils pas au pouvoir par peur de passer un jour en justice? Enfin, quelques-uns prétendent que la torture est efficace et sauve des 0vies.

Si...

L'enjeu est majeur. Si une puissance comme les États-Unis — grande nation dont l'État est stable, sans rébellion sur son territoire ni menace à ses frontières — pratique la torture, alors c'en est fini de ses prétentions de lutter, ailleurs dans le monde, contre la tyrannie ou d'y favoriser le respect des droits et l'accès à la démocratie.

Si la torture était efficace, l'Afghanistan serait déjà pacifié, l'Irak n'aurait plus de soldats étrangers sur son territoire. Même l'Algérie serait peut-être encore française! Il n'y aurait plus d'attentats au Proche-Orient. Or, c'est le contraire qui prévaut. La «guerre au terrorisme» que l'on invoque à l'appui n'y fait pas exception. Le respect de l'adversaire reste, en toute circonstance, le principal moyen de la paix. C'est là une exigence qui s'impose même à une grande puissance.

La torture, par contre, produit de fausses informations. Elle aura contribué à faire déclencher la guerre en Irak, y faisant des millions de victimes. Elle laisse chez les survivants de ces cruautés un ressentiment qui risque de durer pendant des générations. Des Américains n'ont pas fini de payer, ici et là sur la planète, le prix d'une telle politique pratiquée en leur nom. Pire encore, ces images de torture, qui circulent désormais partout, vont semer plus de radicalisme encore envers les États-Unis.

En refusant de sévir contre les auteurs de cette pratique, le gouvernement d'Obama contredirait le retour qu'il a annoncé aux valeurs américaines authentiques. Non seulement les tortionnaires et les juristes qui ont justifié la torture ne verraient-ils encore aucun risque à pratiquer la barbarie et à bafouer les lois. Mais aussi les peuples qui en ont souffert comprendraient-ils désormais que le racisme, loin d'être mort en Amérique, les sépare simplement de la race des puissants.

Aux premières révélations de torture en Irak, le président Bush s'est désolé à la pensée que «les gens qui ont vu ces images» ne comprennent pas «la vraie nature des Américains». Que comprendront-ils si le président Obama laisse courir les coupables?

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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