Questions d'image - L'autre virus

Je n'ai ni masque ni Tamiflu. Rivé aux multiples écrans de mon cyberquotidien, je consomme ma surdose de grippe porcine au fil des heures et des manchettes. Il est certain qu'à force, je risque bien de l'attraper. Pourtant, je me savonne et me frotte les mains huit fois par jour et spécifiquement avant de m'asseoir au clavier de mon ordinateur. Jamais, j'imagine, chronique du Devoir n'aura donc été frappée avec des mains aussi exemptes de toute souche microbienne. Vous pouvez me lire sans crainte.

La chose est prise au sérieux, et il convient de s'en réjouir. L'histoire nous a appris que le laxisme en la matière est encore pire que le virus. Bien des tribunes sérieuses ont déjà fait le parallèle avec l'épisode de SRAS qui toucha le Canada en 2003. La constante se vérifiant, l'humain, une fois de plus, apprend de ses erreurs. Et c'est tant mieux. Il est vrai que la crise du SRAS avait permis de mettre en évidence un manque de coordination entre les organismes de santé ainsi qu'une carence d'informations à propos de la véritable nature de l'épidémie. On a donc manifestement compris que la diffusion et la transparence en matière d'informations, même des plus alarmantes, constituent encore la meilleure stratégie pour agir adéquatement. J'ai (je ne sais pas pourquoi) le sentiment que, cette fois-ci, la crise est plutôt bien gérée: c'est à dire gérée au mieux de la connaissance des protocoles diffusés par l'OMS, ce qui est déjà rassurant. Sur le plan gouvernemental, on ne sent pas non plus trop de couacs entre les provinces et le fédéral. Et je veux croire encore que l'information (officielle) que l'on nous donne est cette fois la bonne. J'ai le sentiment que, malgré la complexité et le nombre de sources, on nous parle enfin, d'une seule voix.

Tel n'est pas, hélas, le constat que je fais en visitant les blogues de certains médias, et surtout à la lecture des commentaires lamentables que l'on peut y découvrir parfois. Un virus d'une tout autre souche, celle de la crétinerie humaine, se répand sur la Toile, créant la première pandémie mondiale de la connerie. Toujours pas de vaccin contre ça. Du plus idiot au plus calamiteux, vous trouvez sur le Web un florilège de bêtises destinées à alimenter les rumeurs les plus perverses. (Parfois reprises en nouvelles par certains médias imprimés). Les accusations, les supputations, les racismes, les ignorances, les légendes urbaines, les préjugés les plus abominables s'y étalent sans vergogne. Rien n'échappe plus désormais à l'instantanéité procurée par Internet. Sans réserve, sans filtre, sans vérification de source, j'ai presque envie de dire sans morale. On touche cette fois à l'extrême limite de l'imbécile doxocratie du Web. Et je ne vous parle pas de ces «spammeurs» qui profitent de l'épidémie pour infester le net de pourriels titrés des simples mots «grippe porcine» ou «épidémie de grippe» et pirater ainsi les ordis de millions de gens.

Depuis quand s'exprimer sur les blogues de média constitue-t-il, à proprement parler, de l'info? Trop de médias ne réalisent pas suffisamment que certains de leurs lecteurs internautes ne font, en vérité que de l'intox, la plus vile, la plus polluante, la plus populiste des formes d'information.

Il est beaucoup trop tôt pour tirer des enseignements. Nous ne sommes, hélas, qu'au début d'une crise majeure dont nous ne connaissons pas l'issue. Mais viendra le temps où l'on tirera les leçons de tout cela. Les médias, d'ordinaire si prompts à dénoncer les atermoiements des pouvoirs et des organismes publics, devront dès lors s'interroger sur la nature des commentaires qu'ils laissent publier sur leurs sites. Sur le réel travail et surveillance de leur webmestre (s'ils en ont), sur la mise à dispositions systématiques de tribunes publiques. L'inforéalité devra-t-elle nous amener là où la téléréalité a amené la télévision, c'est-à-dire dans le gouffre de la facilité, de la démagogie et du nivellement vers le bas? Bref, ils devront se pencher, une nouvelle fois sur la définition de la libre expression et de la liberté de presse. Des concepts démocratiques qui ont le dos bien large de nos jours.

Je suis blogueur moi-même et prends ce rôle très au sérieux. Un blogue est une tribune où une communauté d'individus échange démocratiquement des idées sur un ou des sujets dans une conversation, animée parfois comme l'exige toute bonne conversation, mais dans laquelle le respect entre chaque participant est la règle de mise. L'opprobre n'y a pas sa place.

On ne peut s'en laver les mains.

Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.

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