Les derniers devoirs

Vancouver — Quand il est devenu apparent que le congrès libéral de Vancouver serait avant tout une séance de couronnement du nouveau chef Michael Ignatieff et une occasion de roder l'organisation du parti, l'intérêt pour l'événement est rapidement tombé. L'absence de suspense a poussé plusieurs médias à réduire leur couverture et certains réseaux de télé à annuler la retransmission en direct de grosses portions du congrès.

Pour Michael Ignatieff, cela signifiait un défi supplémentaire pour se faire connaître auprès des Canadiens qui le connaissent très peu. Occasion ratée alors? Pas nécessairement, car ce n'est pas de cette publicité dont le nouveau chef avait le plus besoin en arrivant à Vancouver. Depuis janvier, les projecteurs ont sans cesse été braqués sur lui. Il a multiplié les apparitions médiatiques et la sortie récente de son dernier livre lui a ouvert la porte des plateaux de télévision et les pages des journaux.

Un congrès réussi et très médiatisé permet généralement à un parti de connaître un rebond dans les sondages subséquents. Mais cela peut être de courte durée. Les libéraux en savent quelque chose, eux qui sont sortis gonflés à bloc du congrès au leadership de 2006 à Montréal pour connaître leur pire résultat à l'élection suivante.

Non, ce dont le chef libéral avait besoin était un congrès qui consacre l'unité retrouvée du parti et jette solidement les bases d'une organisation en reconstruction. Pour l'instant, il semble que ce soit mission accomplie. Et dans ce contexte, le fait qu'il n'y ait pas eu de course à la chefferie n'a pas seulement servi Michael Ignatieff, mais son parti.

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L'absence de campagne a d'abord épargné au parti de se retrouver dans la dèche. S'il avait fallu que trois ou quatre candidats sollicitent des dons au même moment où les candidats de 2006 tentaient de rembourser leurs dettes et le parti, de regarnir ses coffres, le PLC n'aurait jamais réussi à effacer sa dette.

De plus, une course à la chefferie aurait entraîné la naissance de nouvelles cliques et semé les germes des divisions à venir. En évitant cette bataille, le PLC a retrouvé une unité qu'il n'avait pas connue depuis au moins 25 ans, et cela se sent dans les coulisses du congrès. De la rivalité entre John Turner et Jean Chrétien lors de la course à la direction de 1984 à celle de plus d'une décennie entre Jean Chrétien et Paul Martin, le Parti libéral n'a connu que des guerres intestines qui ont découragé la base et miné l'organisation.

Après 30 années passées à l'étranger, Michael Ignatieff est arrivé dans ce guêpier avec un énorme atout. Il n'avait aucun bagage lui refusant l'entrée dans un camp ou dans l'autre. En 2006, il projetait cette image de renouveau qu'on lui accole toujours, mais la course à la direction est arrivée trop vite pour lui permettre de faire tous ses devoirs.

Cette fois, il n'y a pas eu de campagne pour le tester, mais il a démontré depuis janvier qu'il avait fait ses classes, qu'il avait réfléchi à ce qui devait être fait pour rebâtir son parti et lui redonner sa force de frappe. Le travail de reconstruction est sérieusement amorcé sur le plan financier et organisationnel. Ce congrès constitue une étape cruciale de cette démarche.

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Il reste cependant que, comparativement à 2006, Michael Ignatieff tarde à étayer ses idées. On comprend qu'il veuille conserver ses meilleures munitions pour la prochaine campagne électorale, mais la pression commence à se faire sentir. Encore jeudi, il a dû rappeler certains de ses engagements, en s'abstenant toutefois de donner des détails. Il a aussi réitéré sa promesse de tenir une conférence de réflexion politique dans les 100 jours suivant ce congrès.

Sa frilosité peut se comprendre. Lors de sa dernière tournée dans le sud de l'Ontario, il a osé dire à un citoyen qu'un «honnête politicien» ne pouvait exclure la possibilité de hausser les taxes si, au sortir de la récession, la relance économique et le contrôle des dépenses publiques ne suffisaient pas à éviter un déficit structurel et à effacer le déficit de 80 milliards. Il a eu beau dire qu'il s'agirait d'une solution de dernier recours pour éviter d'alourdir le fardeau des générations futures, ses adversaires en ont aussitôt fait leurs choux gras. Certains médias sont entrés dans la danse et Michael Ignatieff a évité depuis de parler de fiscalité.

Sa franchise initiale avait pourtant quelque chose de rafraîchissant. Elle démontrait qu'il croyait les citoyens capables d'accepter une vérité dérangeante plutôt qu'un mensonge rassurant et politiquement rentable, ce qui est trop souvent la norme. Il serait dommage qu'il se retranche à son tour derrière la langue de bois ou ces énoncés souvent trop vagues pour éviter d'afficher ses vraies couleurs.

Jeudi, devant les présidents d'association, il a dit, en parlant de son parti: «Nous ne sommes pas une machine électorale. Nous sommes une institution nationale qui inspire notre pays à plus de grandeur.» Une machine permet de promouvoir des idées, mais ce sont elles, au bout du compte, qui inspirent. Au lendemain de ce congrès, leur présentation sera la plus grosse tâche qui restera dans le carnet de devoirs de son parti.

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mcornellier@ledevoir.com

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