Confondre les sceptiques

Le rebond boursier de quelque 25 % depuis le creux du 9 mars se heurte encore à beaucoup de scepticisme. La crise financière et économique est à ce point sévère, atypique et inhabituelle que le manque de repère historique incite encore à la prudence malgré les signes de plus en plus nombreux que le pire pourrait être atteint, et dépassé.

Le scénario classique prévoit pourtant un redécollage des marchés boursiers six mois avant celui de la reprise économique. Puisque le retour à la croissance économique demeure encore prévu pour le quatrième trimestre de 2009, le rebond observé depuis le creux du 9 mars devrait donc être un vrai signal de départ. Mais il s'en trouve parmi les analystes et observateurs pour craindre une nouvelle rechute des marchés, pour croire que la remontée moyenne de 25 % des indices S&P 500 et S&P/TSX en moins de deux mois n'est qu'un mirage.

Malgré ces statistiques économiques toujours plus nombreuses signalant que le pire serait passé, ce scepticisme se nourrit essentiellement des récentes projections du Fonds monétaire international. On retient, entre autres, cette étude du FMI des cycles conjoncturels dans 21 pays développés de 1960 à nos jours. Au cours de cette période, l'institution retient une quinzaine de récessions qu'elle a pu rattacher à une crise financière. Et trois d'entre elles, à l'instar du contexte actuel, ont été mondialement synchronisées. «Une récession simultanée dure en moyenne une fois et demie plus qu'une récession normale», a constaté le FMI. Et la reprise est plus laborieuse, «à cause de la faiblesse de la demande externe, surtout si l'activité baisse également aux États-Unis». Les sceptiques nous disent que l'on ne doit donc pas s'attendre à une reprise économique classique, qui se veut généralement rapide.

Or une récession ordinaire dure un an environ. Quant au scénario dominant actuel, il prévoit pour les États-Unis un retour à la croissance économique 21 mois après le début officiel de la récession, en décembre 2007. Le tout étant appuyé de stimulants fiscal et monétaire, historique dans le premier cas, jamais vu dans le second.

Un autre élément évoqué par les sceptiques se veut plus solide celui-là. La reprise boursière qui persiste depuis le 9 mars a pour locomotive les services financiers, «ce qui est caractéristique d'une reprise de fin de récession», ont noté les analystes de la Financière Banque Nationale (FBN). Or le contexte actuel se veut inhabituel également à ce chapitre. Les analystes ont déjà rappelé qu'une fois épongées les plus grosses pertes liées au crédit hypothécaire, les pertes associées au crédit à la consommation prennent le relais. S'ajoutent de nouvelles radiations à prévoir pour perte de valeur d'actif.

On devrait donc assister à une deuxième grande vague de réévaluation à la baisse des éléments d'actif des banques. La FBN soulignait, d'ailleurs, que les provisions pour pertes sur créances seront le facteur le plus décisif pour les résultats des deux années à venir. On s'attend à ce que ces provisions, de nature cyclique, culminent pour ensuite se mettre à baisser. Ainsi, 2009 sera une année charnière.

Le FMI en rajoute. Dans sa plus récente évaluation, il a révisé à la hausse le coût de la crise pour les banques à 2800 milliards de dollars. Des analystes font remarquer que les radiations et dépréciations d'actif ne totalisent présentement «que» 1000 milliards. Il reste donc encore beaucoup de nettoyage à faire.

La FBN va plus loin en reprenant les projections de 2007 à 2010 du FMI pour parler de pertes de valeurs possibles de 4000 milliards sur l'horizon. «Pour ramener les bilans au niveau d'avant la crise, le FMI calcule que les banques américaines auront besoin de 275 milliards $US d'injections de capitaux et celles de la zone euro, de 375 milliards.» Mais il n'y a pas que la capitalisation. Il faut également tenir compte de l'imposant effet de levier qui plombe encore les bilans. Ainsi, «pour réduire l'effet de levier au niveau du milieu des années 1990, les banques américaines devraient mobiliser 500 milliards et celles de la zone euro, 725 milliards».

Toutefois, ces chiffres sont déjà escomptés. Après tout, en moyenne, «les actions ont baissé de près de 40 % sur 21 mois dans les crises financières relevées par le FMI. Dans l'épisode actuel, l'indice [américain] S&P a chuté de 56 %, redescendant au niveau d'il y a 12 ans». On part donc de plus loin.

Et l'on se retrouve aujourd'hui avec d'abondantes liquidités demeurant sur la touche. À titre d'exemple, les fonds monétaires représentent maintenant 43 % du total des actifs des fonds d'investissement. «Ce ratio n'a pas été aussi élevé que la dernière récession due à la consommation, au début des années 1990. Mais à l'époque les obligations à court terme versaient 8 % ou 9 %», peut-on lire dans l'analyse de la FBN. Aujourd'hui, le rendement sur ces titres est nul alors que le seul rendement en dividende d'une action ordinaire d'une banque peut atteindre les 6 %.

En résumé, les fins de récession classiques sont accueillies par un rebond moyen de 20 % de l'indice S&P/TSX de la Bourse de Toronto entre le creux boursier et le creux du cycle de l'économie. Et au cours des six premiers mois qui ont suivi l'expansion, les actions ont gagné encore 11 % en moyenne, ont noté les analystes de la FBN. Et lors des crises financières passées, il a fallu en moyenne 25 mois au marché boursier pour revenir à son sommet d'avant la crise, a ajouté le FMI. L'actuel rebond s'inscrit donc à l'intérieur de ces paramètres, même si la patience est de mise.

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