Pandémie

À moins de se confiner à l'intérieur de sa maison, de débrancher appareils de radio, de télévision et Internet, de couper téléphones et portables, chaque jour les menaces de catastrophes, les débordements de violence, les horreurs de l'humanité dévoyée nous atteignent.

Les bons jours, on résiste au déchaînement médiatique, les bonheurs intimes agissant à la manière d'un barrage en béton. Mais dans les mauvais jours, lorsque nos défenses sont affaiblies par des soucis, des désamours ou des désappointements, les calamités diverses nous touchent avec plus ou moins de percutance. Telle la gradation établie par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) au sujet des risques de pandémie de la grippe porcine (rebaptisée «mexicaine» en Europe afin d'éviter la panique qui entraînerait l'éradication des porcs comme cela s'est passé en Égypte, et maintenant désignée un peu partout comme la grippe A), nous avons tous une échelle personnelle de risque de 1 à 6. Nous sommes donc plus fragiles que nous ne le croyons devant la catastrophe appréhendée.

Les grandes épidémies ont toujours existé, car l'homme fut de tout temps un nomade à la recherche de terres inconnues ou plus hospitalières. La vie en société suppose une exposition permanente aux dangers physiques et moraux que représente la cohabitation. En ce sens, nous pouvons devenir mortellement dangereux les uns pour les autres.

Nous nous faisons la guerre et nous nous contaminons depuis nos origines. Ce qui est nouveau et dramatise — si besoin était — les annonces de pandémie potentielle alors que chaque jour de cette semaine nous étions attentifs à l'évolution de l'échelle de 3 à 4 et enfin à 5, chiffre devenu indicateur du danger qui nous guette tous, c'est le rôle accélérateur du système médiatique planétaire. Les grandes épidémies des siècles passés demeuraient circonscrites à des frontières géographiques qui excluaient le reste de la planète. De nos jours, les avions qui transportent les voyageurs aux quatre coins du monde à l'intérieur de 24 heures peuvent se transformer en oiseaux de malheur. Les cas de grippe mexicaine confirmés dans des pays aussi éloignés les uns des autres que la Nouvelle-Zélande, Israël et l'Autriche en sont la preuve. Ce qui ajoute à l'inquiétude mondiale.

Perte des repères

En ce sens, les Terriens vivent, vibrent et peuvent paniquer dans un même souffle, si l'on peut s'exprimer de la sorte. Devant la diffusion planétaire de la mort en mouvement, réellement et virtuellement, nous perdons nos repères. Comment absorber une telle menace sinon en paniquant pour plusieurs, en haussant les épaules pour de nombreux autres et en échafaudant des théories de complot pour certains?

Cette vie sous respiration médiatique, où sont rapportés le moindre fait divers à la frontière des Balkans, un incident surréaliste sur une île inconnue dans le Pacifique, un scandale à saveur sexuelle dans une législature anglaise, nous oblige à relativiser nos propres événements locaux. Mais la planétarisation des événements ne réduit pas notre intérêt et notre curiosité pour ce qui se passe dans notre cour ou chez le voisin immédiat. L'homme médiatique d'aujourd'hui conserve un esprit clanique, local, qui n'est que le besoin de proximité sans lequel la plupart des gens se sentent en apesanteur sociale. Le code 5 de l'OMS n'est donc pas vécu de la même manière et avec la même intensité dans les pays concernés. Affaire de culture, de différence de psychologie sociale et de caractéristiques historiques et économiques. La peur, l'hystérie, le scepticisme, l'indifférence se départagent différemment selon le pays.

Alors qu'en France plusieurs se ruent chez les pharmaciens pour se procurer du Tamiflu, vieux réflexe de stocker comme on le faisait pendant la guerre, les Anglais, eux, usent de l'humour dans des publicités d'intérêt public invitant la population à se protéger par de simples mesures comme tousser dans un mouchoir. Aux États-Unis comme chez nous, on s'assure que les stocks de masques et de médicaments sont adéquats, c'est le côté efficacité qui est donc mis en avant.

La médiatisation est une arme à deux tranchants dont il faut se servir avec un sens éthique dénué de sensationnalisme. Il y a une façon d'attendre le pire qui peut créer le désir qu'il arrive. Cet effet pervers explique la complainte de ceux qui semblent déçus du peu de cas recensés et qui en concluent à l'exagération des autorités ou, pire, à des complots pour faire diversion.

Il faut surfer sur Internet pour constater l'ampleur des délires à cet égard. Après les menaces de la grippe aviaire, du SRAS, celle de la grippe mexicaine démontre que, contrairement à ce que croient trop de gens, la médiatisation planétaire entraînant des conséquences sur les décisions des organisations internationales et nationales est un garde-fou qui peut réduire les dégâts des contaminations telles qu'on les a connues au cours des siècles. Cette grippe mexicaine n'aura sans doute d'espagnol que la langue du pays qui est à son origine.

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denbombardier@videotron.ca

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