Coïncidence troublante

Il est difficile de ne pas voir une coïncidence troublante entre la soudaine urgence d'adopter une loi pour doter les élus québécois d'un code d'éthique et l'obligation dans laquelle le premier ministre se trouve de déclencher bientôt des élections partielles dans Marguerite-Bourgeoys, et surtout dans Rivière-du-Loup.

Jusqu'à ce que Le Devoir révèle que le candidat libéral dans Rivière-du-Loup et président du PLQ, Jean D'Amour, s'est placé dans une situation qui a toutes les apparences d'un conflit d'intérêts, l'adoption d'un code d'éthique devait absolument s'inscrire dans le cadre plus vaste de la réforme parlementaire et, par souci de logique, il n'était pas question de nommer un commissaire chargé d'appliquer ce code avant que celui-ci soit adopté.

Cela risquait toutefois de transformer la campagne électorale, non seulement en réquisitoire contre M. D'Amour lui-même, mais surtout en procès du gouvernement Charest, accusé de corrompre les moeurs politiques au profit des amis du régime. Les révélations de François Legault sur ce qui se passe dans les FIER ne font qu'ajouter au malaise.

Jeudi, l'ineffable leader parlementaire du gouvernement, Jacques Dupuis, dans une volte-face spectaculaire, a donc annoncé qu'un projet de loi serait déposé à l'Assemblée nationale avant l'ajournement de juin, à la fois pour définir un code d'éthique et pour créer un poste de commissaire à l'éthique.

On devrait s'en réjouir, si ce n'était que ce code d'éthique, qui sera adopté à la majorité simple des députés, risque de ressembler à une passoire. M. Dupuis a en effet indiqué qu'il reprendra les directives sur les conflits d'intérêts que le premier ministre n'a cessé de diluer depuis 2003 pour les adapter à la situation personnelle de tel ou tel de ses ministres.

Bien entendu, si les partis d'opposition refusent d'appuyer son projet de loi sous prétexte qu'il autorise tous les abus, M. Dupuis va s'empresser de crier aux sépulcres blanchis, qui se gargarisent d'éthique mais refusent de prendre les moyens de la renforcer.

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Le commissaire à l'éthique devra s'en tenir aux balises fixées par la loi, mais comment interpréterait-il, le cas échéant, la directive qui impose un purgatoire de deux ans aux anciens ministres avant d'accepter une fonction ou une nomination au conseil d'administration d'une entreprise avec laquelle ils ont eu des «rapports officiels, directs et importants» au cours de leur dernière année en fonction?

Dans le cas de Philippe Couillard, qui s'est servi de son poste de ministre de la Santé pour se négocier un emploi dans un fonds d'investissement privé en santé, le premier ministre a dénaturé avec une mauvaise foi criante le rapport du commissaire au lobbyisme, qui a pourtant précisé qu'il échappait à sa compétence.

Dans celui de Pierre Corbeil, qui s'est recyclé dans l'industrie minière quelques semaines après avoir quitté son poste de ministre des Ressources naturelles, M. Charest a d'abord plaidé la «zone grise» avant d'opter pour le déni pur et simple.

De toute manière, il n'existe aucune sanction pour un ministre qui désobéit aux directives. Quand elles ont été édictées, en 2003, le bureau du premier ministre a expliqué qu'on s'en remettait à la bonne foi des intéressés. La future loi aura-t-elle des dents?

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Et Jean D'Amour dans tout cela? Même si le rapport du commissaire au lobbyisme était accablant, M. Charest se résignerait-il à le sacrifier sur l'autel de la vertu? Comment pourrait-il demeurer président du PLQ s'il était indigne d'être candidat?

Heureusement, le premier ministre a une autre règle pour ces cas problèmes. À ses yeux, la réélection de Pierre Corbeil dans Abitibi-Est l'a blanchi, puisque le tribunal du peuple a tranché. Peu importe ce qu'il a pu faire, si M. D'Amour est élu, la conscience de M. Charest sera totalement soulagée. Quoi qu'il en soit, il trouvera peut-être plus prudent de faire en sorte que la campagne se déroule en plein été, quand tout le monde aura l'esprit ailleurs.

Mario Dumont était là depuis tellement longtemps qu'on ne sait pas trop comment se reconfigurera le paysage politique de Rivière-du-Loup maintenant qu'il est parti. Avant qu'il ne soit élu pour la première fois, péquistes (1976-1985) et libéraux (1985-1994) y avaient régné à tour de rôle.

Si la défaite du président du parti serait cuisante pour les libéraux, le PQ a aussi beaucoup à perdre. Ancien maire de Rivière-du-Loup, M. D'Amour est un adversaire de taille, mais on n'aurait pas pu trouver mieux à lui opposer que le député bloquiste sortant Paul Crête, qui représentait la circonscription fédérale de Montmagny-L'Islet-Kamouraska-Rivière-du-Loup depuis 1993. Le dernier sondage Crop accorde au PQ une avance de 15 points chez les électeurs francophones. Laisser échapper Rivière-du-Loup dans un contexte aussi favorable serait troublant.

Rendre à César...

De nombreux lecteurs m'ont signalé que j'avais erronément attribué à Montesquieu la célèbre citation de Lord Acton, tout à fait de circonstance: «Tout pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument.» Je les en remercie.

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mdavid@ledevoir.com

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