La petite chronique - Au pays des contes

Je n'ai jamais lu Gaspard des Montagnes d'Henri Pourrat, roman dont Alexandre Vialatte a dit beaucoup de bien. Il prétend même que sans lui une chronique des Lettres en Auvergne «serait comme une potée sans chou». La parution de son Trésor des contes a été pour moi l'occasion de faire connaissance avec un auteur fascinant.

Pour me mettre en train, j'ai pris plaisir à deux petits récits ayant à voir avec le monde paysan. La Maison de Matriona de Soljenitsyne est une longue nouvelle se déroulant en URSS à l'époque des kolkhozes. Un instituteur à peine sorti des camps prend pension dans une isba déglinguée appartenant à une vieille femme. Les souris y voisinent avec les cafards, le narrateur en rien exigeant se prend d'amitié pour son hôte, qui finira par trouver la mort à la suite d'une expédition rocambolesque. Nul doute, une description empreinte de chaleur d'un monde paysan enchevêtré dans le collectivisme.

Dans Mal de pierres, la romancière italienne Milena Agus dépeint une héroïne sarde. La narratrice raconte, sur un ton à la fois nostalgique et d'une rare acuité, l'histoire de sa grand-mère. Monde paysan si l'on veut, mais qui n'échappe pas pour autant à la finesse et au saugrenu. L'odyssée de cette aïeule, son mariage pour le moins étrange, le récit d'une histoire d'amour inattendue à Milan, autant de pages qui portent la marque d'une rare maîtrise de l'art du récit. Que l'on ait décerné à ce court roman un prix des lecteurs il y a quelques mois n'aurait rien d'étonnant si on n'avait trop souvent l'habitude dans ce genre d'opérations de couronner des nullités.

Venons-en au Trésor des contes de Pourrat. Publiés à l'origine en treize volumes chez Gallimard, on les reprend en deux tomes chez Omnibus. Mort en 1959 à l'âge de 72 ans, Pourrat n'a pour ainsi dire jamais quitté sa province natale, l'Auvergne. Empêché par la maladie de participer à la Première Guerre mondiale, il ne quitte son domicile d'Ampère que pour cueillir dans l'arrière-pays des contes que lui restituent les témoins d'une ruralité en voie d'extinction.

Le Trésor des contes comprend près de 1000 textes de longueur variée. S'ils tiennent parfois en moins d'une page, ils dépassent rarement l'exposition et le court développement d'un thème donné. À peu près tous témoignent de ce qu'il est convenu d'appeler la sagesse populaire.

Il arrive que des spécialistes de la littérature orale fassent reproche à des écrivains de la trempe de Pourrat de ne pas faire oeuvre scientifique. Bref, ils tritureraient à leur façon en rien exacte une matière brute. Ainsi a-t-on accusé notre auteur de manquer de rigueur. Faisant preuve ainsi de méconnaissance en matière de littérature. Que nous importe en effet que Pourrat «arrange» une histoire si pour nous entraîner à sa suite il use d'un langage qui nous enchante? Ce ne sont pas les leçons de morale et les traces d'une sagesse parfois millénaire qui ont tellement d'intérêt. On les retrouve dans à peu près tous les folklores.

Seul nous retient le style d'un écrivain. Pourrat le rappelle: «Une image, si celui qui la trace n'a pas le sens du trait et pas de couleurs à sa disposition, n'est plus image, mais gribouillage.» En ne se contentant pas de collecter platement des contes oraux, mais, au contraire, en les façonnant dans le monde du merveilleux, utilisant pour ce faire des mots et des tournures qui n'ont plus cours, Pourrat leur donne vie. Tous ces contes commencent, comme il se doit, par «Il y avait une fois». On y rencontre des démons, des mendiants, des voleurs, des rois, des paysans unis par la littérature. Ainsi «marguerite toute de figure claire et de jeune jeunesse», ainsi «un vicaire long comme un jour sans pain, maigre comme un échalas, pâle comme une cire d'église».

Vialatte écrit justement que «le merveilleux commence à notre voisin, l'exotisme est à notre porte».

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La maison de Matriona

Alexandre Soljenitsyne

Pavillons poche

Paris, 2009, 286 pages

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Mal de pierres

Milena Agus

Le Livre de poche

Paris, 2009, 153 pages

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Le Trésor des contes, T.J. en II

Henri Pourrat

Omnibus

Paris, 2009, 1312 et 1584 pages

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